John FOWLES, Sarah et le Lieutenant français, trad. de l'anglais Guy Durand, Points, 2025, 640 p.

Quatrième de couverture : Depuis que son lieutenant français l’a abandonnée, Sarah est montrée du doigt par les villageois puritains de Lyme Regis qui la jugent irrémédiablement déshonorée et menacée de folie. Seul Charles Smithson ose l’approcher, fasciné par son impénétrable mystère. Pour la voir, il brave le scandale, met en péril ses fiançailles et la tranquillité de tout le village…

Première édition :

Sarah et le Lieutenant français
, Seuil, 1969


Livre de poche, 1974


Réédition en poche en 1981, après la sortie du film, avec une introduction ne figurant pas dans les autres éditions.


1995


2008

2008


En version originale :
The French Lieutenant’s Woman
, London, Jonathan Cape Ltd, 1969


The French Lieutenant’s Woman
, Vintage Classics, 2004

John FOWLES (1926-2005)
Sarah et le lieutenant français (1969, traduit en 1972)

Nous avons lu ce livre pour le 8 mai 2026.
Et le groupe breton pour le 21 mai.
Cotes d'amour étalées dans le groupe à Paris, resserrées côté breton.

Des infos en bas de page autour du livre :
Repères biographiques
Livres traduits en France
John Fowles influencé par Ourika ? Un jeu entre romanciers ? Le contexte historique du romanLa traduction Adaptation au cinémaArticles sur le roman Entretiens avec John Fowles

Nos 15 cotes d'amour
JacquelineManuel Rozenn Thomas
Entre et Monique
BrigitteClaireJérémyMéganeRenée
Entreet Catherine
Fanny
Richard

Annick LFrançoise

Thomas (avis transmis depuis l'Italie)
Je ne pourrai être des vôtres ce soir, expédition à Turin oblige, sur les traces de Ginzburg, si on veut, sur celles de la dolce vita, plus franchement. Il ne me sera donc pas plus donné d'entendre vos louanges justement dithyrambiques que vos justifiées critiques acerbes, hélas ! Quel que soit le camp que vous aurez choisi, j'espère en tout cas que ce roman ne vous aura pas laissés indifférents, et que vos cotes d'amour iront du tout fermé au grand ouvert, sans sombrer dans une triste unanimité canettienne.
En ce qui me concerne, vous aurez bien saisi que si j'ai osé proposer ce livre, c'est que Fowles fait partie de mes petits chouchous côté producteurs de prose anglo-saxonne (très) moderne...
Je ne m'étendrai pas outre mesure sur le détail de ce que j'ai trouvé dans cette lecture, la liste serait longue et il me faudrait replonger dans le détail de l'intrigue pour ne pas me mélanger les pinceaux avec le tout aussi extraordinaire The Magus, qui avait été ma porte d'entrée dans le monde de ce fabuleux joueur littéraire. Car c'est bien cela qui m'a frappé - et plu - chez lui : cette façon rare de s'amuser à déconstruire - autant qu'à construire ! - l'art de raconter une histoire. Un peu comme je m'amusais à faire et défaire mes Lego il y a 30 ans de cela...
Enfin, j'ai déjà trop parlé, les absents ne devraient pas avoir le droit de phagocyter autant le débat, alors place aux présents !
Ah oui, j'ouvre en grand, évidemment !
Fanny(avis transmis)
J'ai trouvé ce roman beaucoup trop long, notamment sur toute la première partie jusqu'à ce que Charles rencontre Sarah. Certes, l'auteur plante le décor, la peinture sociale et le profil des personnages, tous enkystés dans leurs codes sociaux. Les portraits sont parfois assez savoureux, mais il ne se passe désespérément rien ! Je me suis aussi demandé pourquoi ce titre ? De lieutenant français il n'y a plus, c'est de Sarah et Charles dont il est question tout du long.
Dans la suite du roman, je me lui laissé prendre au jeu, il y a peu de surprise au niveau de l'intrigue, toujours des passages à mon sens trop longs, mais j'ai pris plaisir à me replonger chaque jour dans la lecture.
Je n'ai éprouvé aucune sympathie pour les personnages principaux : Charles est prétentieux égocentrique et faible, - Ernestina est bêbête - même en resituant son personnage dans le contexte de l'époque, par exemple : "Une bonne part de son ressentiment provenait peut-être du fait qu'elle avait pris ce matin un soin particulier à sa toilette, et qu'il ne lui avait pas fait le moindre compliment à ce propos" (p. 356, éd. Points). Sarah, manipulatrice, ne fait que manigancer, elle pourrait passer pour une figure émancipée, mais il me semble qu'elle se joue des autres en permanence. Seuls Mary et Sam ont pu me toucher.
Outre l'intrigue et le profil des personnages, il y a le style. Mon ressenti sur ce point est contrasté. J'ai trouvé l'écriture parfois, trop souvent, ampoulée ; même si cela reflète bien la nature du personnage de Charles, j'ai trouvé que cela alourdissait la lecture, par exemple : "comme un navire sur un ancrage, battu par des courants contraires, et se préparant à sa sinueuse et loxodromique traversée jusqu'au riche et limoneux rivage de Rye" (p. 588) ou encore, à la dernière page : "le fleuve de la vie avec ses lois mystérieuses, s'écoule laissant derrière lui un quai déserté, et le long de ce quai désert, Charles commence à marcher avec lenteur"... À d'autres moments en revanche, j'ai pris plaisir à lire un portrait truculent de la société victorienne et je me suis régalée de l'ironie avec laquelle il fait évoluer ses personnages. Par exemple :
"Il décida bientôt qu'Ernestina, du faits des défauts de son sexe et de son manque d'expérience, serait incapable de comprendre le caractère altruiste de ses motivations" (p. 226).
"Pour être précis, quatre-vingt-dix secondes s'étaient écoulées depuis l'instant où il s'était écarté d'elle pour regarder la chambre à coucher" (p. 479)
"Il paraissait également clair, quel que soit le soin apporté à la tenue vestimentaire, qu'elle devait, comme tous les bons jardiniers, avoir une préférence pour les plantations suivies" (p. 569)
Il y a aussi les inserts réguliers des propos du narrateur (ou de l'écrivain - au risque de me faire huer j'ai l'impression que c'est le même ?), j'aime le procédé qui à certains moments donne du rythme et apporte un autre regard à la narration. Par exemple, dans le train, lorsqu'il s'adresse à son personnage : "que diable pourrais-je encore bien faire avec toi ?" (p. 551) ou encore : "Son point faible - un défaut dont ne souffrent plus guère ses descendants modernes dans la branche publicitaire - était d'être doté d'une conscience..." (p. 575)
Mais à d'autres moments, je trouve que cela donne un côté explication de texte inutile qui ne fait qu'alourdir le propos.
Dimension intéressante également le choix de plusieurs scénarios racontés à la fin du roman, mais c'est parfois amené de manière trop abrupte qui fait que l'on s'y perd un peu, comme si l'auteur avait terminé un peu dans la hâte.
Au global, j'ouvre 1/2. Hâte de lire vos avis.
Jérémy
(avis transmis depuis l'Aubrac)
Avant la lecture : Je n'avais jamais entendu parler de ce livre et encore moins de son auteur. Je ne sais pas trop pourquoi, peut-être à cause de l'histoire, mais j'étais persuadé que Fowles était du XIXe siècle. Je suis donc tombé de ma chaise lorsqu'il a commencé à disserter sur Barthes ! Quoi qu'il en soit un pavé, une histoire d'amour impossible, en Angleterre, au XIXe..., sur le papier le livre avait tout pour me plaire. Je crois que j'étais à peu près aussi excité que quand on a lu Middlemarch !
Après la lecture : Globalement ça a fonctionné et je l'ai lu avec beaucoup de plaisir et assez vite. Il a quand même fallu que je m'agite un peu pour le finir à temps car j'ai eu le mauvais goût de lire Effacement avant de m'y mettre...
Ce que j'ai aimé :
- Les personnages sont subtils et complexes, loin d'être univoques. Cela vaut bien évidemment particulièrement pour Sarah et Charles, mais aussi pour Ernestina et Grogan. Bon en revanche pour Mrs. Poulteney, c'est autre chose... ; c'est une vieille bigote, un point c'est tout.
- Les réflexions/développements anthropologiques sur la société à l'époque victorienne : je pense notamment au chapitre 35 que l'auteur aurait pu intituler "Mœurs sexuelles des paysans du Dorset à l'ère victorienne".
- Les clins d'œil, voulus ou non, à d'autres livres. Je ne sais plus si c'est dans Raison et sentiments ou dans Orgueil et préjugés que l'un des personnages féminins chute, enfin "fait un faux pas" et se voit secourue par un Adonis. De la même manière très souvent Sarah se retrouve physiquement sous Charles pour symboliser sa vulnérabilité, son infériorité, sa faiblesse : quand il la découvre assoupie ou quand elle se jette à ses pieds par exemple. Je serais curieux de voir comment cela a été retranscrit dans le film.
- L'aspect historique et sociologique : c'est un livre sur deux êtres qui essaient de trouver leur voie, d'échapper à leur destin, à la voie toute tracée qui leur a été assignée par la société dans une époque qui n'est plus (Charles) ou pas encore (Sarah) tout-à-fait la leur. Charles est tiraillé entre son attachement à sa condition de gentleman et sa volonté de faire quelque chose d'un tant soit peu utile, d'où ses recherches scientifiques, tout en ayant conscience qu'il ne serait jamais "un Darwin ou un Dickens, un savant ou un grand artiste ; au pire, il serait un dilettante, un inutile, un être incapable d'apporter sa contribution à la tâche commune" (p. 404). Et Sarah alors ? Il faudrait y consacrer une thèse. Est-elle hystérique ? Est-elle une perverse narcissique manipulatrice ? A-t-elle voulu se venger de sa condition de femme sur Charles ? Est-elle une féministe en avance sur son temps ? Aurait-elle fini, si elle avait vécu 70 ans plus tard, dans le même état que la Betsy d'Adèle Yon ? Certainement. Je n'ai pas fini de "digérer" le personnage. Elle est d'une certaine manière une "transfuge de classe", trop éduquée pour rester dans son milieu, pas suffisamment et surtout pas suffisamment "dotée" pour en sortir non plus : "Non, vous ne pouvez pas comprendre, parce que vous n'êtes pas une femme. Vous n'êtes pas une femme née pour devenir la femme d'un paysan et que l'on a éduquée pour être quelque chose d'un peu plus relevé" (p. 232).
J'ai moins aimé le côté "métaroman" ou "métatextuel" ou "Nouveau roman" ou que sais-je encore : cf. le développement (p. 132). Oui, je sais que l'histoire qu'on me raconte est pure imagination. Je ne suis peut-être qu'un "hypocrite lecteur" mais je n'ai pas envie que l'auteur vienne "rompre le cercle de l'illusion" (p. 135). Cela me fait à peu près le même effet que quand Godard ou Truffaut parlent en voix off dans leurs films ou quand je regarde une comédie musicale : cela me sort de la fiction, et cela me gonfle.
Quelques réflexions pêle-mêle :
- Ernestina m'a un peu fait penser au personnage de Rosamond Vincy dans Middlemarch, en moins insupportable quand même, mais tour aussi superficielle : "De son côté, Ernestina monta jusqu'à sa chambre pour se plonger dans une abondante collection de catalogues" (p. 264). Sauf que contrairement à Rosamond, Ernestina est consciente de ses défauts et a la volonté de les corriger avec l'aide de Charles, cf. le très beau passage (fin p. 516 début p. 517).
- L'émergence de la question de l'amour/des sentiments réciproques dans le mariage : les positions sociales respectives occupent certes une place centrale dans le choix du partenaire, mais il n'est plus question de faire un mariage de pure raison : "le mariage était désormais considéré comme une union solennelle en consécration de l'amour, et non pas dans le simple souci des convenances" (p. 402).
- L'auteur nous propose deux fins. Moi j'ai cru en voir venir une troisième : je pensais que Sarah allait faire son coming-out à Charles et lui dire qu'en fait elle était lesbienne !
- Le personnage de Freeman et l'essor des grands magasins m'a fait penser à Au Bonheur des Dames de Zola.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, mais... j'ouvre aux ¾ !
Mégane
(avis transmis)
Un roman intéressant où, avec
une ironie et une finesse toutes britanniques, l'auteur nous entraîne dans l'histoire de Charles, gentleman anglais, dans les années 1870. Empêtré dans les conventions victoriennes et dans sa conscience agitée, il va devoir faire un choix entre cœur et cerveau, passion et éducation, Sarah et Tina.
Cela n'aurait rien de très original si l'auteur ne distillait pas ça et là de subtiles références à la naissance du marxisme, aux débuts du féminisme et d'autres rapprochements plus originaux aux événements du XXe siècle. Et tel Woody Allen dans Lily la tigresse, notre auteur brise le 4e mur pour parler directement avec son lecteur et lui secouer les puces. Enfin, les fins alternatives parachèvent l'originalité du roman. J'ai adoré ce dialogue et les piques de l'auteur, qui ne plairont pas à tous !
Un ovni intéressant et divertissant !
Renée
(avis transmis de Narbonne)
J'ai trouvé beaucoup de qualités à ce roman : il se présente comme étant écrit au 19e siècle avec le regard de l'écrivain fin 20e.
Nous avons le regard omniscient de l'auteur qui dirige l'intrigue, mais avec les incertitudes suggérées par les personnages eux-mêmes, ou par lui. C'est très intéressant et il le fait avec humour.
Les caractères sont finement étudiés avec leurs contradictions, leur évolution. Je ne me suis pas un instant ennuyée dans ce dédale de sentiments et d'actions. Pour moi, Sarah est une garce qui ne pense qu'à son but : séduire Charles, puis mener une vie indépendante avec son bébé, sans homme à qui obéir. Elle est moderne pour l'époque, mais a détruit la vie de Charles qui, lui, n'a pas senti le monde changer. Le commerce et l'argent allaient dominer et les snobs comme lui resteraient en arrière. Il vit à contre-courant de l'histoire. Il perd tous ses repères. Cette répulsion pour l'argent existe aussi à notre époque dans quelques milieux, chez certains artistes par exemple, des écrivains ou des peintres (comme le héros de Effacement de Percival Everett qui refuse de se plier aux demandes de son éditeur). Je trouve quand même l'auteur un peu méprisant pour les domestiques : "les serviteurs victoriens (...) n'avaient pas un sens gastronomique très développé." J'ai appris que ceux qui n'étaient pas mariés avaient un demi-salaire ! Incroyable !
J'ai beaucoup aimé la façon dont il propose plusieurs fins au roman. Donc lecture excessivement agréable jusqu'aux deux derniers paragraphes que j'ai trouvé amphigouriques... je les ai lus deux fois avant de comprendre à peu près, sans être convaincue par l'auteur. D'abord, je pense qu'il n'a pas eu d'enfant car il reste d'une froideur étonnante devant sa petite fille. Puis à la fin du chapitre 60, Charles a "les lèvres pressées contre la chevelure auburn", puis accuse Sarah de lui vouloir du mal sans que ce soit dans une "fin" différente. Et qui est réellement le personnage qui fait le pied de grue devant la maison ? On pense à Sam, mais cette personne a un certain âge alors que Sam est jeune.
Sans cette fin un peu obscure, j'aurais ouvert le livre en entier, car les thèmes sont intéressants et multiples. Mais j'ouvre aux ¾.
Richard (avis transmis)
Je n'ai pu lire que la moitié du livre - jusqu'au chapitre 28 (je l'ai lu en anglais).
L'histoire racontée est assez typique des romans anglais du 19e siècle (ceux des sœurs Brontë, Thomas Hardy, Jane Austen...) et donc pas très originale. Celle-ci réside dans la narration par une personne réelle qui vit au 20e siècle et qui s'identifie par le pronom "Je". Cela permet des réflexions sur la différence des sociétés de nos deux siècles, et même sur la création d'un roman. Il y a donc beaucoup de références au temps présent, par exemple l'adjectif "Brechtian".
Mais ces aspects n'élèvent pas la valeur du livre et je ne l'ouvre qu'à moitié, même s'il est amusant et facile à lire.
Annick L
Je n'ai vraiment pas aimé ce livre de John Fowles, même s'il a fait l'objet d'un grand succès critique et public.
En effet j'ai été constamment gênée par ce mélange des genres qui fait alterner des éléments du récit avec des chapitres de commentaires historiques, géographiques, sociologiques, lourdement annotés. D'une part je trouve l'ensemble pompeux et fastidieux et d'autre part cela entrave l'intérêt que l'on pourrait prendre à l'histoire racontée.
C'est dommage car l'auteur a une belle plume de romancier, non-dénuée d'humour, et le personnage de Sarah est suffisamment opaque et complexe pour intriguer le lecteur et lui donner envie de le percer à jour. Celui de Charles, en revanche, est moins intéressant, car marqué par les conventions de son époque, auxquelles il tente, malgré tout d'échapper. La peinture sociale, pleine d'ironie et de clichés - règles de bienséance, bigoterie et hypocrisie, mépris de classe, etc. - est assez réjouissante, en particulier dans le jeu qui s'instaure entre les maîtres et les serviteurs, Sam et Mary, qui tirent habilement leur épingle du jeu.
Mais, en tant que lectrice, je suis restée complètement à distance (ce qui est l'effet recherché) et j'ai trouvé que le récit traînait terriblement en longueur, sans oublier les trois scènes finales en option. Quel ennui !
Enfin ce parti-pris de mélange des genres me semble mal fonctionner, soumis au bon vouloir du narrateur, constamment en surplomb, qui ne lâche jamais la rampe. Trop, c'est trop ! J'aime quand on me laisse une part de liberté de ressenti, d'interprétation. Et je trouve amusant que John Fowles, dans son projet de pasticher le roman victorien en y introduisant son point de vue "moderne" et ses connaissances sur cette époque, retombe en fait dans les travers de cette littérature très boursouflée : longues descriptions et digressions, point de vue omniscient…
J'ouvre un quart pour la peinture sociale bien menée.
Catherine entre
et
Je ne l'ai pas fini. Il me reste un quart du livre à lire.
Je rejoins Annick. J'ai cru comme Jérémy qu'il s'agissait d'un livre de l'époque de Thomas Hardy. Puis le téléphone apparaît… Le pastiche est réussi, avec talent.
Le narrateur omniscient, les clins d'œil au lecteur et les digressions incessantes, ça m'a un peu saoulée, même si certaines sont intéressantes, ça vire à l'explication de texte, ça rend la lecture peu fluide. Il y a un jeu avec le lecteur, OK, mais on a compris.
Je me suis néanmoins laissé prendre par l'histoire. Les personnages sont intéressants et certains complexes, notamment Sarah, fille de paysan mais éduquée et donc ne trouvant pas sa place dans la société. Elle est manipulatrice mais reste assez impénétrable. J'ai beaucoup aimé aussi le personnage du docteur Grogan, les considérations sur Darwin, sur la médecine (la confiance dans le praticien c'est la moitié de la médecine, et l'autre moitié la confiance dans le malade). Le personnage de Mrs. Poulteney est caricatural mais drôle. Il y a pas mal d'humour dans le livre.
J'ai quand même eu un peu de mal à y croire. Cela relève un peu de l'exercice.
L'étude sociologique (les chapitres 35 et 37 par exemple) et le contexte historique, sont intéressants. J'ai été un peu gênée par le chapitre sur le procès La Roncière et les considérations sur l'hystérie.
J'ai trouvé qu'il y avait des longueurs. Le style est parfois un peu pompeux. Au total, je suis un peu mitigée bien que mon intérêt se soit plutôt renforcé au fil du livre. Je l'ouvre aux 2\3.
Jacqueline

J'ai beaucoup aimé lire ce roman de formation, très ancré dans l'époque victorienne quoique paru en 1969. C'est pour moi le roman d'apprentissage de Charles, pris dans les contradictions de son époque : il va se découvrir amoureux de Sarah, et ne peut pas la voir comme la voient les autres, même si, parfois, découragé, il doute… J'ai apprécié que Sarah lui reste énigmatique et puis j'ai adoré être plongée dans un roman pour m
oi "victorien", par ce qui se passe à cette époque (les informations sont multiples : dates et événements et même noms de premiers ministres avec mention de leurs nouvelles adresses !).
Mais "victorien" aussi parce qu'il est écrit avec des codes et des procédés d'écriture de cette époque : en effet, j'ai apprécié les commentaires de l'auteur (même si à ma première lecture, un peu rapide, il m'est arrivé d'en sauter pour avancer dans l'intrigue). Ils rétablissent, non sans humour, une distance temporelle. Ce procédé m'a rappelé les conférences documentaires de Hugo qui entrecoupent le récit haletant des Misérables ou, pour se référer à une lecture du groupe, les interventions de George Sand dans Indiana.

Claire
C'est justement lors de cette séance-là que Thomas nous a parlé de John Fowles !

Jacqueline
Ici, ils m'ont souvent appris des choses que j'ignorais et donné envie d'en savoir plus. Par exemple au ch. 57, parmi d'autres évènements d'époque, il est question de Girton Collège (premier "collège" - au sens anglais - de Cambridge pour les femmes, fondé en 1869 ; les hommes n'y ont été admis qu'en 1976 !). Cela m'a évoqué l'École Polytechnique Féminine qui n'a que peu à voir avec Polytechnique. J'ai eu envie aussi d'en savoir plus sur les luttes féministes pour l'accès de femmes à l'université.
Les épigraphes de tête de chapitre (procédé systématisé Walter Scott dans le roman) sont très employées au 19e siècle. Pressée de lire l'histoire, je les saute souvent. J'ai remarqué d'abord au ch. 7 la citation du Capital de Marx : un livre que j'ai toujours voulu lire ! Je ne voudrais pas en rester à l'échec de ma première tentative quand j'avais une douzaine d'années ! (Avec un exemplaire familial qui n'était pas encore celui de mon grand-père que maintenant, je conserve précieusement). Mais je suis tentée de commencer par La Sainte famille dont un extrait figure en exergue du ch. 42 !
Une fois mon attention attirée, j'ai constaté que pratiquement toutes les épigraphes étaient extraites de livres de l'époque (sur les 27 citations en exergue des 20 premiers chapitres, deux seulement font exception, l'une d'une étude de G. M. Young spécialiste de l'ère victorienne, l'autre se référant à la mort de Kennedy). Sur l'ensemble des chapitres, toutes offrent un riche panorama des publications de l'époque. Parmi les auteurs cités si certains m'étaient connus : Jane Austen, Lewis Carroll, Hardy, Tennyson (que je ne connais que de nom), Darwin… je découvrais l'existence du poète Matthew Arnold. J'ai apprécié la variété de ces œuvres : romans, poèmes, études diverses, extraits d'enquêtes… et je me suis amusée à vouloir trouver leur rapport au contenu du chapitre qu'elles annoncent.
Après ma première lecture, j'appréhendais de voir le film… il m'a bien plu, mais aucune adaptation cinématographique ne me paraît pouvoir rendre compte de tout ce qui est dit dans le livre sur la société de l'ère victorienne !
Tout au long de mes lectures successives, je faisais des parallèles, essentiellement avec le 19e siècle littéraire français :
- ce qui est dit de Sarah au début et "le lieutenant français" du titre m'ont fait penser au film de Truffaut Adèle H. sur la fille de Victor Hugo
- Au Bonheur des Dames, quand Charles vient annoncer à Freeman qu'il a perdu "ses grandes espérances"…
- j'ai comparé le destin de Sarah avec celui de Madame Bovary qui a reçu aussi une "excellente éducation" au-dessus de sa condition de fille de fermier. Mais les codes sociaux ne lui permettent que d'être gouvernante, préceptrice ou fille entretenue alors qu'Emma épouse un médecin de village…
- j'ai pensé à Indiana de Georges Sand à cause des interventions de l'auteur, du jeu entre codes sociaux, codes amoureux et codes littéraires et puis, parce qu'avec trois fins (qui m'avaient un peu échappé à ma première lecture trop rapide), Fowles surpasse les deux de Sand…
J'ai d'ailleurs, beaucoup apprécié ces trois fins : la première fidèle à la fois au portrait de Charles jusqu'alors montré autant qu'aux conventions sociales de son époque, la deuxième conforme aux espérances des amateurs de romans qui "finissent bien" et enfin celle qui conclut et, en montrant l'évolution du héros, prouve qu'il s'agit bien d'un roman d'apprentissage.
J'ai noté p. 623 une citation que j'aimerais garder : "Le langage est comme un lé de soie vive : tout peut dépendre de l'angle sous lequel il est présenté."
Ça a été pour moi un moment de lecture assez extraordinaire et j'ouvre en grand ! De crainte de ne pas y trouver le même plaisir, je ne me précipiterai cependant pas pour lire un autre roman de Fowles.
Brigitte

Voilà un roman dont la lecture n'est pas aisée. Il demande au lecteur un effort de chaque instant. En fait, il s'agit plutôt d'un essai sur l'Angleterre victorienne, écrit au XXe siècle (1969).
Au début, ça m'a beaucoup plu. L'auteur ne tombait pas dans les clichés des romans du XIXe ; ensuite, vers la moitié, j'étais exaspérée par les commentaires et digressions sophistiqués, surchargés de citations et difficiles à comprendre, qui encombraient le déroulement de l'histoire. J'ai quand même poursuivi ma lecture. En fin de compte, j'ai compris qu'il s'agissait de l'analyse des mœurs du XIXe victorien à l'éclairage de la pensée occidentale du XXe (exception faite de Freud et de la psychanalyse). L'auteur s'intéresse essentiellement à la sexualité, à l'image de la femme, au développement du commerce, ainsi qu'à la fabrication du roman. En définitive, c'est un livre tout à fait intéressant, mais fatigant à lire.
Ernestina et Sarah sont toutes les deux victimes des préjugés de leur époque. Sarah, beaucoup plus autonome et beaucoup plus libre de ses pensées et de ses actes, est considérée comme hystérique.
Charles, jeune homme instruit, issu de la noblesse, vit de ses rentes ; s'engager dans une profession liée au commerce serait pour lui un signe de déchéance.
Cette Angleterre puritaine ne voit pas qu'elle héberge un bien plus grand nombre de "lupanars" qu'à aucune autre époque de l'histoire.
Le développement du commerce, qui va faire la richesse du pays, est récusé par Charles, alors que Sam son valet saura y faire fortune.
J'ai également apprécié le regard porté sur l'Amérique, qui, moins coincée par le passé, accepte d'évoluer avec son époque.
Il se trouve que j'avais lu en 1996 L'Honneur perdu de Marie de Morell : l'affaire La Roncière, 1834-1835. Fowles fait plusieurs allusions à cette affaire, pour en conclure, que Marie de Morell était, comme tant d'autres femmes, hystérique. Cet ouvrage, paru après celui que nous lisons, soutient une thèse différente : Marie de Morell a été victime d'une lamentable blague de jeunes officiers, digne des bizutages modernes.
Quant au lieutenant français évoqué dans le titre, il n'apparaît pratiquement pas dans le roman.
J'ouvre aux ¾.
Monique entre et
Ce roman complexe, original et ambitieux m'a captivée pendant environ trois quarts de sa longueur, mais a fini par me lasser (en gros au moment du départ en Amérique). Il est trop long.
L'intrigue est assez banale, le rythme lent. L'intérêt tient principalement à l'exploration des conflits internes et des désirs inavoués des personnages qui sont tous décrits dans leur complexité face aux contraintes de la société. Tous les personnages sont intéressants, même les plus excessifs comme Mrs. Poulteney. Les interventions du docteur sont très pertinentes. Sarah reste énigmatique, elle est décrite comme possédant une intelligence et une indépendance non conformes aux critères classiques de l'époque. Elle se complaît dans sa réputation d'exclue et méprise les conventions sociales, mais est-elle une victime ou une manipulatrice ? Ou un mélange des deux ? Charles est déchiré entre son désir de se conformer aux conventions et son aspiration à la liberté et à la passion. Sarah remet en question ses préjugés sur les femmes, le poussant à remettre en question sa place dans la société et la nature de son amour. Tout est analysé avec intelligence, finesse, subtilité et ironie.
On est amené à se questionner : sommes-nous vraiment libres de nous affranchir des conventions ? Comment rester conscient de l'influence de nos émotions sur notre perception de la réalité ? Dans un monde en mutation, comment arbitrer la lutte entre tradition et progrès ?
Une particularité séduisante de ce récit est la place que prend l'auteur face à ses personnages, mais aussi face à nous lecteurs qu'il interpelle. Il se décrit comme un marionnettiste qui manipule le destin de ses personnages. Il disserte sur les difficultés à contrôler les personnages que l'on a créés. Il met en question le rôle du romancier, comme lorsqu'il indique que Charles "désobéit" à ses ordres, suggérant par-là que les personnages ont leur vie propre et leur autonomie dans le roman. Il brouille les règles du récit, il interpelle le lecteur, il maltraite la frontière entre auteur et narrateur.
J'ai aimé le ton souvent sarcastique et la prose envoûtante de ce récit.
J'ai beaucoup apprécié l'érudition de l'auteur, ses réflexions et ses références, comme les citations en début de chaque chapitre qui éclairent le sort des personnages. Ce narrateur omniscient commente la société victorienne et introduit des digressions sur la littérature, la science et la philosophie, ce qui pousse à la réflexion. J'ai spécialement trouvé intéressant ses analyses sur les usages victoriens (en faisant notamment référence à Thomas Hardy) et sur les théories de Darwin. À la longue, j'ai eu du mal avec les digressions longues et parfois déroutantes, bien que souvent elles enrichissent la compréhension des personnages et du contexte historique.
Les trois scénarios alternatifs de la fin (1. Charles épouse Ernestina, laissant Sarah dans l'ombre - 2. Charles devient l'amant de Sarah, ce qui entraîne des conséquences désastreuses pour lui - 3. Charles est dupé par Sarah, ce qui le pousse à repartir en Amérique) démontrent clairement que les personnages et leur destinée sont entièrement entre les mains de l'auteur. Dans la troisième fin, j'ai été à la fois surprise et séduite par le procédé plein d'humour qui fait réapparaître le narrateur, debout devant la maison où la deuxième fin a eu lieu, et lui fait retarder sa montre.
Malgré des longueurs, Sarah et le lieutenant français est un livre atypique qui mérite d'être lu. J'ouvre un grand 3/4.
Manuel
Pas de suspense : j'ouvre trois fois en grand !
Le livre a été publié en 1969, John Fowles a écrit ce livre pendant la révolution sexuelle et féministe. Après la séance je me suis demandé s'il pourrait être publié aujourd'hui ? Je pense qu'il a été publié à sa bo
nne époque.
C'est un livre très européen où le Nouveau roman, Barthes, Robbe-Grillet, Madame Bovary… sont évoqués.
Le narrateur porte un regard sarcastique sur tous les personnages et l'époque victorienne est dépeinte avec ses révolutions scientifiques, artistiques, sociales, politiques ou industriels : ça m'a passionné ! Merci Claire pour le contenu sur le site !
L'ironie du narrateur n'épargne aucun des personnages et cela m'a parfois beaucoup fait rire ! Ernestina est la victime de l'époque. Ignorante de l'acte sexuel, ses seuls repères sont les rapports entre les animaux : "une sorte d'étreinte obscure des serpents de Laocoon soudain noué à ses membres nus. Ce n'était pas seulement sa profonde ignorance de la réalité de l'acte sexuel qui l'effrayait, mais toute une aura de brutalité et de souffrance dont il lui semblait qu'il devait s'accompagner, et qui paraissait si contraire à cette aimable douceur des gestes et aux très discrètes caresses que se permettait Charles à son égard. Une ou deux fois il lui était arrivé de voir des accouplements d'animaux ; elle était hantée par cette violence" (p. 45).
Charles est paresseux : "Sans doute aura-t-on compris que Charles avait d'assez hautes visées. Mais n'est-ce pas presque toujours le cas chez ces oisifs intelligents qui, afin de justifier leur oisiveté aux regards de leur intelligence, se parent d'un ennui byronien, sans en avoir les deux portes de sortie : le génie et l'adultère" (p. 28).) ; il refusera un emploi de son futur beau-père. Dès les premiers chapitres le narrateur le décrit comme un pseudo chercheur dans son costume d'explorateur : "Charles prétendait être un darwiniste, et cependant il n'avait pas vraiment compris Darwin. Pas plus que Darwin ne pouvait lui-même tout à fait se comprendre" (p. 71). Plus loin le narrateur se moque du peu de sincérité de sa foi ; "Il se retourna alors pour regagner son banc et accomplir un acte fort irrationnel, puisqu'il s'agenouilla et pria, assez brièvement il est vrai" (p. 500). J'ai ri !
Sarah cherche à sortir de sa condition, elle restera mystérieuse et insaisissable. A-t-elle été la maîtresse du lieutenant français ? Est-elle lesbienne ? Quelles sont ses motivations ? Mystérieuse ! Sam et Mary parviendront à changer de classe sociale mais Sam se révèle être un personnage peu fiable voir calculateur et sournois.
J'ai adoré le passage sur le peintre Pisanello parce qu'il m'a rappelé la façon dont Proust aborde la réalité, non pas directement, mais à travers les impressions sensibles et subjectives qu'une œuvre d'art (ici le tableau de Pisanello) laisse en nous
: "Le saint paraît effaré, comme s'il était victime de quelque plaisanterie, et toute son orgueilleuse assurance cède devant la révélation d'un des plus confondants secrets de la nature ; l'égale dignité de tous les êtres vivants" (p. 328). GÉNIAL !
Les dialogues sont drôles : "Rien de ce qui s'est dit ou qui se dira à l'intérieur de ces quatre murs ne sera répété à quiconque."
Puis il déposa le livre.
"Mon cher docteur, ce n'était pas nécessaire.
- La confiance dans le praticien, c'est la moitié de la médecine
- Et l 'autre moitié ?
- La confiance dans le malade.
"
Les réflexions (littéraires, de l'époque, etc.) de l'auteur font pleinement partie du livre : il manipule ses personnages aussi habilement qu'il nous manipule, nous, lecteurs. Cela m'a fait penser à La Tante Julia et le scribouillard de Vargas Llosa que nous avons lu, où l'auteur joue avec la narration et sa déconstruction. La richesse des thèmes abordés, Linné, Darwin, Marx, etc., m'ont donné envie de relire le livre.
L'attention est maintenue par les rebondissements, les changements de rythme et de points de vue. Le livre est brillamment construit. J'ai ri tout au long de ma lecture. J'ai beaucoup aimé la traduction. C'est un page-turner ! Mais le roman aurait gagné peut-être à être allégé de 150 pages. Je m'arrête, là j'ai tellement de choses en tête !
Rozenn
Je ne lis plus de romans en ce moment, alors j'ai commencé avec beaucoup de mal.
Je l'ai lu comme si c'était un roman anglais que je lisais à 18 ans en marchant sac à dos : je voyais les paysages que j'ai connus. J'ai fait une première tentative de 50 pages et je ne pensais pas continuer. C'est un effort pour avoir à nouveau 18 ans, mais ça vaut le coup. C'est comme si j'étais dans ma vie de 18 ans avec l'épaisseur d'aujourd'hui.
Je m'accrochais. Je rerencontrais dans mes 18 ans des éléments croisés depuis : Marx, par exemple. Les exergues, les digressions donnent des éclairages, c'est fabuleux. J'adore cette distance, l'ironie, l'humour.
Ça change la trame, les personnages.
Ce fut une lecture fabuleuse. Je suis allée jusqu'au bout, sans cesse avec du plaisir, avec de la nouveauté, avec de l'étonnement, avec des interrogations car les personnages sont tous complexes. Sarah, elle est fabuleuse ; dans le film elle est aplatie ; elle reste mystérieuse mais pas aussi fine.
J'ouvre quatre fois en grand. C'est comme si j'avais retrouvé toute ma vie de lecture de romans et d'essais.
Françoise

Comment dire ? Les inserts, ça m'a gavée. La seule chose que je lui reconnais, c'est qu'il m'a donné envie de lire Persuasion de Jane Austen, que j'avais sur ma pile depuis longtemps. Au bout d'un moment, trop c'est trop. Les poèmes, les longues, description, aux États-Unis, ça n'en finit pas. Un manque de concision !
Et ce n'est pas drôle.
Et pas féministe du tout. Sans parler du mépris des serviteurs, les bonnes ont toutes les mains rouges. Oui c'est misogyne !
Le récit, il est vrai que je l'ai lu jusqu'au bout. Mais j'ai sauté quand ça m'emmerdait, car je voulais savoir la suite.
Des personnages sont intéressants : le docteur, le père, Charles aussi et évidemment Sarah. Tous archétypes de l'époque victorienne - ce que ne manque pas de nous rappeler le narrateur, et que t'as envie de lui dire ça va, on a compris, il nous prend pour une nouille - mais pour certains mâtinés de "modernisme" comme le darwinisme, l'hystérie, le Reform Act, etc. Pour Sarah et sa pseudo indépendance, on ne sait jamais si sa conduite est dictée par une volonté, une manipulation, une névrose...
J'ai préféré de loin,
Middlemarch. Et avec les trois fins on ne sait pas sur quel pied danser : pour moi la première fin est la plus logique, il aurait mieux fait de s'arrêter là.
J'ai quand même apprécié ce que j'ai lu, la façon de mener le récit. Mais sans les inserts ! C'est bien foutu, trop long. Est-ce que c'est innovant ? Écrire ça en 69, ça m'interroge. Par exemple sur l'hystérie. J'ouvre ¼.
Claire
Contrairement à ce que j'ai entendu, je n'ai pas trouvé le livre épuisant, l'intrigue ne m'a pas paru banale, je n'ai pas vu de pastiche, je n'ai pas senti l'auteur misogyne ni le lecteur considéré comme nouille
...
Je n'avais rien lu de cet auteur et n'en savais rien, à part le jeu annoncé pour laquelle j'étais partante.
Je n'ai guère apprécié les innombrables phrases en exergue dont les auteurs m'étaient inconnus et qui à coup sûr faisaient partie du jeu ; or j'ai rarement pu comprendre leur raison d'être : par exemple une citation de Thomas Hardy vient ensuite un éloge de l'auteur comme "un des plus grands écrivains de notre temps", inscrit dans la région de l'Angleterre où se situe l'histoire et qui fut "le premier à s'efforcer de briser ce sceau que la bourgeoisie victorienne avait apposé sur la prétendue boîte à Pandore de la sexualité". J'étais trop contente que le groupe m'ait permis d'avoir lu deux de ses romans. Mais bon...
J'ai aimé le jeu dont parle Thomas, et contrairement à d'autres, cela n'a pas du tout rompu la tension narrative pour moi ; à certains moments, le suspense est formidable (cette fin de chapitre 31 par exemple où les héros se touchent...). Quand j'ai lu la première fin, sans savoir que ce n'était donc pas la fin, je me suis dit bof et plof, ça tient pas debout. Et justement, il l'a refaite : bonne idée, John !
J'ai apprécié la composition avec plusieurs types de décalages distanciant de l'intrigue :
- les commentaires sur la société
- le jeu avec la fiction, dans le texte, voire en note, dont j'ai apprécié l'humour : "Plus tard, en cette même nuit, on aurait pu voir Sarah - bien que je ne sache guère qui aurait pu être ce on, à part quelque hibou solitaire - devant la fenêtre de sa chambre sans lumière."
- et au-delà du récit en train de se dérouler, commenté, une réflexion à propos du roman développée sur plusieurs pages au chapitre 13 (avec Robbe-Grillet et Roland Barthes).
Le rôle des éléments symboliques de la nature m'a plu : falaise, forêt...
J'ai bien compris qu'apparaissaient de loin en loin des éléments historiques (politiques, sociaux, scientifiques, médicaux, économiques, littéraires, artistiques...) qui devaient avoir leur importance, mais ils ne sont restés que décor, car là aussi mal connus de ma part. Ce n'est qu'après la lecture que je suis allée me documenter (voir ici) et il est vrai qu'ils donnent une richesse (presque encyclopédique !) au livre, mais qui, dans une première lecture m'ont échappé, et c'est décevant.
Je ne trouve pas du tout misogyne le livre, avec de grandes figures de femmes. Il me semble qu'il faut parfois bien repérer qui pense, et ne pas confondre l'auteur et le narrateur..., comme dans le cas suivant c'est Charles qui est sous ces mots : "de ridicules questions de femme", les "défauts de son sexe" ou à propos de ces femmes superficielles qui exercent une attraction "car on pense en obtenir ce que l'on veut"... (Françoise ne serait-elle pas de mauvaise foi avec sa lecture rapide, affirmant que toutes les mains des bonnes sont rouges - quel misogyne ! - car après la séance, j'ai fait une recherche numérique d'occurrences dans la version anglaise et il y a une occurence de main rouge, quand Charles donne une pièce à Mary pour obtenir son silence...).
J'irai dans le même sens en réagissant à ce qu'a dit Renée en renouvelant la distinction auteur/narrateur quand elle dit qu'est méprisant : "les serviteurs victoriens (...) n'avaient pas un sens gastronomique très développé." ; c'est Charles qui pense cela et non l'auteur. Et toujours pour répondre à Renée, le
dernier personnage mystérieux au début du dernier chapitre, pour moi c'est l'auteur, comme les caméos d'Hitchcock.
Pour finir les apostrophes à l'un ou l'autre, Manuel apprécie la traduction : elle m'a paru particulièrement suspecte (voir ›ici je me suis déchaînée) ; mais ce n'est que la traduction et l'œuvre de Fowles emporte le morceau : j'ouvre 3/4 ce livre qui m'a donné beaucoup de plaisir pageturnesque et ludique.
Quant au film, j'ai aimé découvrir son histoire, le fait que Fowles ait attendu qu'un scénariste trouve une transposition de l'aspect "méta" (pas mal la mise en abyme, mais aurait pu être plus exploitée) ; j'ai trouvé les coupes justifiées ; et j'ai aimé la reconstitution historique : j'adore les films et les livres en costumes, et notre livre en fait partie...

Les 10 cotes d'amour du groupe breton réuni le 21 mai 2026

Entre et
•Édith
PhilippeClaire parisienne de passage
AnnieBrigitte Cindy Chantal Marie-Odile Marie-ThéSuzanne

Marie-Thé
J'ouvre ce "pavé" à moitié.
Il y a quelque chose qui "cloche" pour moi dans ces pages. Ce serait plutôt mon genre de livre pourtant : cette vieille Angleterre, les intrigues, le suspense, les rebondissements, les romances, la passion, etc.
J'avais même hâte de retrouver tous ces personnages. Et puis il y a les lieux, pour avoir séjourné un été, il y a bien longtemps, sur cette côte du sud de l'Angleterre, du côté de Torquay (résidence confortable ici de l'évêque, dixit J. Fowles), je n'avais pas trop de mal à me retrouver là-bas.
Lecture facile par ailleurs, belle plume aussi souvent.
Mais quoi ? Est-ce cette énigmatique Sarah qui m'a agacée ? Farouche, menteuse, manipulatrice, je la vois ainsi et cela me gêne. Ses réponses à Charles me sont insupportables : "Il fallait qu'il en soit ainsi." Et tant d'autres. Quand il y a recours à la religion, c'est encore pire. Je relève des phrases du genre : "Tout devait être remis entre les mains de Dieu ; dans le pardon qui devait être accordé à leurs péchés." Lorsque Charles s'égare dans une église ou s'agenouille pour prier au pied du lit, ce n'est pas mal non plus. L'auteur me rassure à la fin : "il ne saurait y avoir d'intervention divine au-delà de ce qu'il nous est possible d'apercevoir, (...), seule la vie, telle que nous la découvrons (...) a fait de nous ce que nous sommes". Il était temps, car entre piété et expiation je n'en pouvais plus. Angleterre victorienne, insupportable puritanisme, bigoterie, hypocrisie...
Le long parcours de Charles m'a intéressée, son désir de liberté, je retiens ceci : "Son destin, quelque amer qu'il fût, lui paraissait plus noble que celui qu'il avait refusé." J'ai regretté qu'il passe d'un enfermement (Ernestina et les siens, toute cette bonne société) à l'autre : c'est encore pire avec Sarah, passion destructrice...
Le mépris de Charles pour les inférieurs, pour les cockneys, etc., m'a été pénible. Je note d'ailleurs l'importance des classes sociales dans ces pages. Au sommet est la noblesse, dont est issu Charles : "misère et injustices (...) étaient toutes extérieures aux limites des grandes propriétés anglaises"...
J'adore l'oncle, Sir Robert, seuls les passages le concernant sont empreints d'humour. D'une famille de riches commerçants pourtant, Tina ne fait pas partie de l'aristocratie et le regrette : sa classe est méprisée par la noblesse.
Sans surprise, je découvre en bas de l'échelle sociale, les domestiques corvéables à souhait ; Sam le félon trahira son maître. Et puis la description des bas-fonds dans les grandes villes est éloquente, monde misérable souvent des prostituées. La description de la vie dans les campagnes m'a effrayée, "rapports prénuptiaux", misère et promiscuité dans les chaumières, "la nature humaine ne peut que se dégrader au niveau de la porcherie."
Si des personnages comme Mrs. Poultreney, dévote, hypocrite et même très méchante, ont retenu mon attention, je retiens aussi la figure importante du Docteur Grogan, rassurant et redoutable à la fois. Ses opinions et remèdes pour Sarah m'ont quelque peu effrayée. Les passages décrivant les femmes troublées et calculatrices sont effrayants aussi.
J'ai aimé l'évocation de Thomas Hardy, sa vie pouvant expliquer son œuvre. Voici pour moi un grand écrivain, je vois dans ses livres une écriture belle et envoûtante, une classe, un monde, etc. que je ne trouve pas chez un J. Fowles pour moi racoleur. Tess d'Urberville ou Bethsabee de Loin de la foule déchaînée sont des personnages magnifiques, et Sarah, que je vois à moitié folle ne leur arrive pas à la cheville.
J'ai aimé les références à Disraeli (proche de la reine Victoria), entre deux mondes peut-être lui aussi ; la discrète allusion au barbu juif, alias Karl Marx, dénonçant l'exploitation des travailleurs en ce temps de la révolution industrielle en Angleterre : "Ainsi ce n'est que pendant ses périodes de loisirs que le travailleur se sent chez lui ; pendant son travail il éprouve l'impression d'être un paria." ; et à propos de l'Amérique : "Comment voudrais-tu qu'une terre d'accueil pour toute la gueusaille européenne puisse former en même temps une société de haute civilisation ?"
Libre arbitre, terreur, Charles se renforcera et poursuivra son chemin, même sa pseudo
fille ne le retiendra pas...
Le "meilleur" pour la fin : au sujet de Sarah, "elle avait un ordinateur dans le cœur", etc., etc. Lorsque l'auteur intervient ou fait des comparaisons avec aujourd'hui, je le trouve maladroit, ridicule, pathétique. Il paraît que c'est lui le barbu dans le train, et aussi l'homme appuyé au parapet vers la fin. Ah bon !
Brigitte
Gros livre que j'ouvre ½. Je dirais : roman original que j'aime un peu. Le contexte social ne me passionne pas. Surtout dans les cent premières pages, j'ai eu plusieurs fois envie de tirer mes grègues - pour reprendre une expression de l'auteur - avant de réussir à m'intéresser à l'histoire de Charles et de Sarah.
Une connaissance de l'époque victorienne (1832-1901) aurait pu être une aide précieuse ! Des comparaisons entre cette période et les années 1960… m'intéressent, même si la cohérence chronologique peut parfois m'interroger. Par exemple je lis : "Dans son cœur l'ordinateur personnel avait déjà traité des données concernant Mrs Tranter et fourni le résultat."
John Fowles me plonge dans une société anglaise bien-pensante et très croyante du XIXe. L'auteur affirme qu'à cette époque de "nombreuses personnes étaient incapables de concevoir autrement la vie que sous des formes idéales". Il ajoute que dans les années 60, c'est toujours vrai en Angleterre. Sans doute, car c'est une époque marquée par la libéralisation des mœurs et une explosion culturelle.
Je trouve cependant de nombreux passages longs et fastidieux. Notamment quand Fowles fait des pauses parfois interminables dans l'histoire de Charles et de Sarah. Il expose et argumente, tel un maître au savoir encyclopédique : géologie, paléontologie, histoire de l'art, psychiatrie avec grande discussion sur l'hystérie (à noter : les écrits de Charcot sur ce sujet datent de 1895)… et j'en passe. L'auteur se régale…, moi moins. Ces digressions me parasitent lors de la lecture mais, le livre fermé, je pense qu'elles enrichissent le roman.
Darwin… toujours présent ! Quel lien entre les personnages de Fowles et la sélection naturelle de Darwin, scientifique anglais du XIXe ? Veut-il dire que Charles doit s'adapter pour survivre comme les animaux et les végétaux l'ont fait ? Comment interpréter des références à Karl Marx ? Est-ce que c'est pour légitimer Charles qui évolue et souhaite s'affranchir de son milieu bourgeois ?
La structure du roman, avec les interventions récurrentes de l'auteur qui s'invite dans le quotidien des personnages, est étonnante (comme dans la scène dans le train, il voyage avec Charles). Exercice habile et parfois humoristique où Fowles n'hésite pas à faire des commentaires sur sa prose et les choix qu'il attribue à ses personnages. Par exemple : "j'abuse des points d'exclamation". Dans un autre passage autre, l'auteur fait se positionner l'oncle de Charles sur la paternité et deux lignes plus loin donne son avis personnel.
Se mêlent les histoires romanesques, des histoires d'amour où se rencontrent des personnages issus de milieux différents et aux caractères singuliers. J'ai lu que l'époque victorienne marquait bien, comme dans ce roman, les différences : la femme aisée, femme objet, éduquée pour obéir à son mari qui s'approprie tous ses biens par le mariage, est éduquée pour faire des enfants et régenter la maison, au contraire de la femme issue de la classe sociale pauvre qui doit travailler aux basses tâches comme les hommes.
La mystérieuse Sarah se trouve entre ces deux classes et je suis surprise par son émancipation. Femme cultivée, elle m'apparaît féministe. Ne serait-elle pas une Anglaise des années 60 ? Sa liberté dérange. Son état d'esprit et son obstination perturbent toute la communauté de Lyme, même le docteur qui juge le cas désespéré. Ils la tiennent pour malade d'esprit, "un être désespéré perdu dans la brume". Moi, je la soutiens, même si elle manipule Charles !
Charles n'est ni français, ni lieutenant…, il est bien anglais et fier de l'être. Il n'a jamais travaillé, plutôt un esprit scientifique : paléontologue, botaniste et grand voyageur. Je trouve que c'est un homme intègre, un être sensible, amoureux, perdu dans sa propre vie… : alors comment gérer ? Sa fiancée Ernestina, bourgeoise qui me paraît superficielle jusqu'aux bouts des doigts, m'inspire peu de sympathie. Elle exècre ce qui est du commun. Mais peut-on lui en vouloir ? Elle a été éduquée ainsi…
La fin de la relation entre Sarah et Charles que l'auteur revisite à souhait est à mon sens de trop et sortie de l'époque. La lectrice que je suis aurait pu prendre du plaisir à fermer le livre et à imaginer la suite...
Chantal   
Je savais que la lecture de ce texte serait complexe, dense, et mon cerveau depuis un mois est... déboussolé, dispersé. Donc la concentration est difficile.
Mais heureusement, au fil des chapitres très courts, j'ai retrouvé Charles avec plaisir, à petites doses, les personnages féminins me paraissant "sous" traités. Normal, l'auteur est un homme !
J'ai pensé fortement au Raymon d'Indiana : la chanson disait "pov petite fille riche", là c'est "pov petit garçon riche", qui n'a qu'une préoccupation, se masturber les méninges : je l'aime ? Je l'aime pas ? Mon choix est bon ? Oui ? Non ? Je ne sais pas, alors je vais voyager ! L'argent n'est pas un problème, le travail encore moins...
Je l'ai donc retrouvé à chaque fois, sans la moindre compassion, mais avec plaisir.
Sarah, personnage ambigu : l'auteur et Charles la maltraitent un peu, la soupçonnant d'être calculatrice, fausse, menteuse... Mais au moins elle agit. Elle revendique la liberté du plaisir avec son lieutenant, elle aime, elle domine sa souffrance, elle avance ! Son statut social "inférieur " dans cette société victorienne ne l'empêche pas de chercher - et de trouver - un environnement qui lui convient, riche de culture, de rencontres nouvelles.
Ernestina, elle, trop enfermée, formatée par son milieu bourgeois, aura plus de mal, mais va agir à sa façon dans les affaires, et s'en trouvera bien.
Ce qui m'a plu dans ce roman, c'est "l'accompagnement" de Fowles, qui est là tout le temps avec le lecteur, lui au 20e siècle, faisant vivre ses personnages du 19e, les regardant vivre, nous les montrant se débattre dans leur société corsetée, allant jusqu'à leur imaginer deux fins possibles !!
Et la possibilité de ces fins possibles, deux ou plusieurs, pourquoi pas ? Tout dépend du ou des choix qu'ils vont faire, posant la question, pour moi lectrice, des choix de nos vies, ceux que nous avons faits, ceux que nous ferons encore.
J'ai éprouvé de la lassitude parfois, surtout vers la fin du livre. Il aurait fallu, souvent, que je fasse des recherches sur toutes les références citées par Fowles. Et là, je n'ai pas eu le courage.
Voilà, j'ouvre ce livre à moitié - la moitié négative venant surtout de moi !
Annie   
J'avais ce livre depuis très longtemps mais je ne me souviens plus si je l'avais lu. Par contre, j'avais vu le film avec Meryl Streep et Jeremy Irons.
Après le livre, je n'ai pas souhaité revoir le film, juste quelques extraits pour rappel en mémoire.
Long, très long ! Écrit tout petit dans mon édition, donc une lecture assez difficile !
En résumé, j'ai aimé :
- l'histoire que j'ai trouvé assez originale du fait de ses rebondissements
- les riches descriptions des paysages et des personnages (que j'ai tous trouvés vrais dans leur rôle respectif)
- la peinture de la société anglaise du 19e (ville, campagne et vie des artistes à la fin)
- la prouesse littéraire ou comment écrire très longuement sur un non-événement
- l'humour quand il y en a (par exemple, l'arrivée au paradis de Mrs. Poulteney)
J'ai moins aimé :
- la longueur, même si elle est indispensable au rythme de l'histoire
- les digressions de l'auteur à intervalles réguliers, ainsi que le côté Hitchcock quand il s'insère dans l'histoire
- le choix multiple des fins et la prise à témoin du lecteur
- l'impression de vouloir perdre le lecteur, mais juste pour le perdre, moins pour le faire réfléchir.
J'ouvre à moitié.
Marie-Odile  
Texte long, déprimant parfois, sur les incontournables du roman anglais : mariage et héritage sur fond de nature.
Je n'aurais pas choisi ce titre, mais plutôt Charles et "la poursuite de ses propres fins" hum... (voir p. 635) ; il est, pour moi, le personnage principal, celui qui va épouser une femme qu'il n'aime pas, celui qui tombe sous l'emprise de Sarah, celui qui transgresse et assume son destin : sorte de suicide social de celui qui ne maîtrise rien. Sarah me semble juste un prétexte à le faire vaciller dans cette Angleterre victorienne.
Au début de la lecture, j'ai été agacée par les traits d'humour permanents, par exemple p. 106, 137. Par la suite, j'ai regretté qu'ils aient disparu. Plus Sarah est présente, plus ils s'estompent. Normal, comment garder ce ton ironique/humoristique face à un personnage qu'on appelle Tragédie. Et c'est bien d'une tragédie qu'il s'agit. Le lecteur comprend dès le début que Charles aura une histoire avec Sarah et que ce ne sera pas une histoire heureuse. Dès qu'il met le doigt dans l'engrenage, tout est en place et tout se déroulera inexorablement.
Mais cela met bien du temps à arriver. Bref, j'ai trouvé ça très long et... très lent, par exemple les scènes en face à face où chaque expression, chaque geste, chaque regard, et plus encore chaque absence de geste, chaque absence de regard est détaillée, trop détaillée.
J'ai été agacée par la confession de Sarah à Charles, sorte de séance "chez le psy". Je n'ai pas aimé l'énigmatique Sarah aux répliques presque toujours évasives, laconiques ou tellement compliquées. Elle "impose" à Charles d'écouter son récit, mensonger, accroît son emprise sur lui, lui donne son adresse pour ensuite le fuir. Et s'il admire en elle l'hérétique, moi j'y vois une manipulatrice qu'il aurait dû fuir, à moins qu'elle ne lui permette juste de fuir un mariage qu'il ne souhaite pas.
J'ai trouvé ridicules certains détails, comme Sarah qui joue avec la tige de glaux "avec des fleurs bleues pareilles à des organes génitaux de chérubins minuscules" qu'elle effeuille et rejette au fil de sa conversation avec Charles. Ridicules aussi les charbons qui s'échappent du foyer et risquent de brûler Sarah, ce qui justifie l'approche de Charles.
J'ai été agacée aussi par ce souci permanent du narrateur de se mettre en avant et de nous montrer l'œuvre en train de se faire et éventuellement se défaire, avec une sorte de distanciation brechtienne, (ch. 13), rappelant qu'il n'appartient pas au XIXe dont il parle, multipliant les remarques anachroniques (TV, ordinateurs, nazis), envisageant une fausse fin pour détromper le lecteur aussitôt (p. 461), puis donnant deux autres versions de la fin (l'enfant réconciliateur né de Sarah p. 627 ch. 60, ou ch. 61 l'enfant de la jeune fille de la maison ou d'une jeune femme regardée par Sarah).
Il mêle le temps de la fiction et le temps du récit, par exemple, le pot acheté par Sarah "avait une ébréchure et devait en subir plusieurs, comme je puis en témoigner, en ayant moi-même fait l'acquisition voici un an ou deux" (p. 379). Quel intérêt ? Il en fait de même avec un personnage fictif, Mary, dont il aurait connu une descendante, une arrière-arrière-petite-fille devenue vedette de cinéma anglais célèbre... (p. 106)
Un personnage m'a déroutée : l'homme barbu du train quand il revient à Londres (p. 548, 553 ch. 55). Et pourquoi cette 1ère personne ? "je m'aperçois que Charles vient d'ouvrir les yeux et me regarde (...) il me prend pour un joueur." Sans doute s'agit-il du narrateur qui joue avec ses personnages. Mais tout cela est pour moi confus. Comment le narrateur peut-il être un narrateur omniscient appartenant au XXe siècle et un personnage, désigné à la 3e, puis à la 1ère personne rencontrant les autres personnages ? Cela me laisse perplexe...
Je n'ai pas aimé les pages obscures, contenant des réflexions que je n'ai pas comprises ou pas pris le temps de comprendre, comme l'idée de "décrucifixion" exposée quand Charles est dans l'église.
J'ai bien aimé la dimension sociale du roman présentant le rapport entre les différentes classes se méprisant parfois (les commerçants associés au vil argent), les domestiques qu'on maltraite (Mrs. Poulteney, caricature des vieilles dames) ou qu'on soigne car ils sont le reflet du standing de la maison, considérés comme des meubles alors qu'ils entendent, voient, pensent, exercent du chantage, piègent les maîtres, aspirent à une vie plus gratifiante (Sam et Mary).
Évidemment, l'hypocrisie, la schizophrénie de la société victorienne, sont présentées comme générant de la folie, l'hystérie.
J'ai été intéressée par les chapitres documentaires, les témoignages médicaux sur les femmes hystériques datés du XVIIIe, mais présentés en 1867 par Grogan, au moment où Charcot s'y intéresse. Intérêt aussi pour le chapitre sur la condition des filles mineures et les mauvais traitements dont elles sont l'objet (ch. 3.
J'ai bien aimé le décalage entre les paroles et les pensées des personnages (Charles face à son oncle), et aussi la place du mensonge chez Sarah : le coup de théâtre de sa virginité, sa fausse entorse. J'aurais aimé que ce soit plus exploité.
J'ouvre à moitié ce roman pesant que le narrateur refuse de lâcher.
Suzanne
En complément de ce qui a été déjà dit, voici ma lecture du personnage de Sarah : elle se cherche une identité en profitant de l'ostracisme dont elle est l'objet.
Il y a un coup de théâtre quand on découvre qu'elle est vierge. De plus Charles ayant éjaculé trop vite, on se dit elle va tomber enceinte, ça va pas rater...
Elle avait envie de se construire un personnage et elle a trouvé un rôle et elle s'est donnée dans ce fantasme de personnalité.
Pour ma part, je ne la trouve pas folle ; mais elle créé un trouble chez le lecteur : par exemple avec cette fausse entorse. Elle se donne ainsi une intensité et elle réussit son coup.
Alors qu'Ernestina est corsetée, à la fin du livre, Sarah est habillée d'une façon beaucoup plus libre.
Elle est dès le début cantonnée dans un personnage, mais elle est libre, comme on peut le voir quand elle dit merde à Mrs. Poulteney, superbement décrite : est-ce une caricature d'ailleurs ?
Excessifs sont ces personnages : Sarah, Mrs. Poulteney, Charles.
Pour ce qui est de Charles : "Il s'imaginait même la rencontrant à nouveau pour ne retrouver en elle que les déceptions de sa propre folie." : elle est un miroir pour lui-même. Ce sera assez courageux de sa part de renoncer à son mariage. Cela ne m'a pas déplu.
Ça m'a fait rigoler qu'il ne travaille pas pour ne pas déroger à sa condition. Cependant il est prêt à travailler avec son beau-père dans une des fins.
J'ai vu le film avant et ce n'est pas intéressant. La présence de l'auteur est remplacée par un couple adultère dans les années 70.
J'ai trouvé assez réussie la peinture de la société victorienne
J'ai été très sensible aux passages sur la nature et à l'attachement de Charles à la nature à travers ses fossiles.
J'ai lu avec plaisir.
Cindy    
Claire
Je n'avais rien lu de cet auteur et n'en savais rien, à part le jeu annoncé pour laquelle j'étais partante, quand Thomas nous a donné envie de lire ce livre lors de la séance sur Indiana de George Sand, qui joue elle-aussi avec le lecteur.
Je n'ai guère apprécié les innombrables phrases en exergue dont les auteurs m'étaient inconnus et qui à coup sûr faisaient partie du jeu ; or j'ai rarement pu comprendre leur raison d'être : par exemple une citation de Thomas Hardy vient ensuite un éloge de l'auteur comme "un des plus grands écrivains de notre temps", inscrit dans la région de l'Angleterre où se situe l'histoire et qui fut "le premier à s'efforcer de briser ce sceau que la bourgeoisie victorienne avait apposé sur la prétendue boîte à Pandore de la sexualité". J'étais trop contente que le groupe m'ait permis d'avoir lu deux de ses romans. Mais bon...
J'ai aimé le jeu des commentaires décalés qui a agacé certaines et cela n'a pas du tout rompu la tension narrative pour moi, car à certains moments, le suspense est formidable. Quand j'ai lu la première fin, sans savoir que ce n'était donc pas la fin, je me suis dit bof et plof, ça tient pas debout. Et justement, il l'a refaite : bonne idée, John !
Annie n'a pas beaucoup aimé les apparitions de l'auteur en tant que personnage, comme avec les apparitions d'Hitchcock (par exemple au début du dernier chapitre) ; quant à moi je suis restée bon public pour toutes les formes de jeux romanesques.
J'ai apprécié la composition avec plusieurs types de décalages distanciant de l'intrigue :
- les commentaires sur la société
- le jeu avec la fiction, dans le texte, voire en note, dont j'ai apprécié l'humour : "Plus tard, en cette même nuit, on aurait pu voir Sarah - bien que je ne sache guère qui aurait pu être ce on, à part quelque hibou solitaire - devant la fenêtre de sa chambre sans lumière."
- et au-delà du récit en train de se dérouler, commenté, une réflexion à propos du roman développée sur plusieurs pages au chapitre 13 (avec Robbe-Grillet et Roland Barthes).
Comme Suzanne, le rôle des éléments symboliques de la nature m'a plu : falaise, forêt...
J'ai bien compris qu'apparaissaient de loin en loin des éléments historiques (politiques, sociaux, scientifiques, médicaux, économiques, littéraires, artistiques...) qui devaient avoir leur importance, mais ils ne sont restés que décor, car là aussi mal connus de ma part. Ce n'est qu'après la lecture que je suis allée me documenter (voir ici) et il est vrai qu'ils donnent une richesse (presque encyclopédique !) au livre, mais qui, dans une première lecture m'ont échappé, et c'est décevant.

La traduction m'
a paru particulièrement suspecte (voir ›ici je me suis déchaînée) ; mais ce n'est que la traduction et l'œuvre de Fowles emporte le morceau : j'ouvre 3/4 ce livre qui m'a donné beaucoup de plaisir pageturnesque et ludique.
Quant au film, j'ai aimé découvrir son histoire, le fait que Fowles ait attendu qu'un scénariste trouve une transposition de l'aspect "méta" (pas mal la mise en abyme, mais aurait pu être plus exploitée) ; j'ai trouvé les coupes du livre justifiées ; et j'ai aimé la reconstitution historique : j'adore les films et les livres en costumes, et notre livre en fait partie...

Philippe
Sarah et le lieutenant français, paru en 1969 en Angleterre, et traduit en français en 1972, n'est pas un roman romantique comme les autres. Si les trois protagonistes sont bien présents - le gentilhomme, la riche héritière et la maîtresse venue d'on ne sait où - c'est aussi un roman historique situé délibérément en 1867, sous le règne de la Reine Victoria (1837-1901).
Au long du roman, l'auteur rappelle sans cesse que l'action se passe à la période victorienne et que des changements radicaux ont eu lieu en un siècle. Il serait surpris probablement des changements sociétaux qui ont eu lieu depuis en un demi-siècle, et que nous avons vécu. Cet ouvrage est aussi une étude sociologique.
Au chapitre 35, que j'ai eu du plaisir à relire, Fowles parle de façon détaillée de la sexualité dans l'Angleterre rurale du Dorset au XIXe siècle. C'est aussi un traité de sciences naturelles d'une région où l'auteur résidait. Charles, le héros est féru de paléontologie, et de géologie. Les travaux de Darwin (1809-1882) sont évoqués à plusieurs reprises, et des phrases introduisent certains chapitres, mais aussi des phrases de Karl Marx (1818-1883).
Dans le domaine médical, l'auteur évoque les risques d'Infections Sexuellement Transmissibles, bien supérieur dans la prostitution de rue, mais aussi l'éjaculation précoce et des conséquences hémorragiques d'une déchirure de l'hymen. Dans un long passage, il fait évoquer par le Dr Grognan, le diagnostic d'hystérie concernant Sarah, en envisageant une hospitalisation. J'ai frémi pour le devenir de la jeune femme, car la psychiatrie anglaise ne devait pas différer de la psychiatrie française de l'époque : un internement sans retour. Les publications du Dr Charcot (1825-1893) sur l'hystérie date de 1882.
Je ne pense pas que Sarah présente une pathologie psychiatrique. Elle a prétendu avoir eu une relation charnelle avec le lieutenant français, on apprend qu'elle a été platonique, quitte à avoir une réputation de dépravée, pour mettre fin aux nombreuses sollicitations sexualisées dont elle était l'objet. Je fais l'hypothèse d'une probable homosexualité inavouable. Elle partage son lit avec la jeune servante Mary, elle refuse de se marier avec Charles quand c'est devenu possible, et avec tout autre homme. Sarah a-t-elle eu un enfant ? De Charles ?
Le roman est long, 671 pages, trop long, mais les centres d'intérêt de John Fowles, professeur de lettres, sont multiples. Heureusement, l'auteur ne s'est pas arrêté à la version "happy-end" du chapitre 44 "Charles et Ernestina firent leur vie ensemble, eurent 7 enfants, et Charles lui survécu pendant 10 ans." J'ai eu souvent le sentiment de me perdre dans les détails, en particulier dans les derniers chapitres, et je pensais que la discussion avec le groupe me permettra d'y voir plus clair....
Je garde le livre ouvert aux ¾, malgré une attaque abusive à ma celtitude : "Irlandais, il était doué au suprême degré de cette aptitude celtique de papillonner devant le beau sexe, de flirter et de faire du charme, sans jamais se laisser engager de façon sérieuse"...
Édith entreet

DES INFOS AUTOUR DU LIVRE
Repères biographiques
Livres traduits en France
John Fowles influencé par Ourika ?
Un jeu entre romanciers ?

Le contexte historique du roman
La traduction

Adaptation au cinéma

Articles sur le roman
Entretiens avec John Fowles

REPÈRES BIOGRAPHIQUES

•Quelques dates
- 1926 : Naissance à Leigh-on-Sea, Essex. Famille de classe moyenne qu'il décrit comme conformiste et étouffante.
- 1939-1944 : Élève à la Bedford School. Voir ci-dessous dans une interview le récit épique d'un aspect de la formation.
-1945-1950 : Études de français à l'Université d'Oxford.
- 1950-1951 : Enseigne à l'Université de Poitiers. Voir ci-dessous le récit du désastre...
- 1951-1953 : Enseigne l'anglais à l'école Angsyrios & Korgialenios sur l'île de Spetses (Grèce). Il y rencontre Elizabeth Christy, alors mariée à un autre professeur ; leur relation commence à Spetses et se poursuit en Angleterre.
- 1954 : Elizabeth divorce - 1957 : Ils se marient. Il devint le beau-père d'Anna, la fille d'Elizabeth issue d'un premier mariage.
- 1954-1963 : Fowles
enseigne l'anglais au St. Godric's College à Hampstead à Londres.
- 1963 : Premier roman The Collector (L'Amateur ou titre plus répandu l'Obsédé). Succès international ; adaptation cinématographique en 1965.
- 1968 : Le couple s'installe à Lyme Regis, Dorset, dans une grande maison appelée Belmont.
- 1990 : Mort d'Elizabeth.
- 1998 : Fowles épouse Sarah Smith, qui avait été son assistante et amie proche.
- 2005 : Mort à Lyme Regis, à l'âge de 79 ans. Sarah autorisa le Landmark Trust à acquérir et restaurer la maison dans toute sa splendeur de l'époque de la Régence ; elle se visite : https://www.bbc.com/news/uk-england-dorset-34338419
  

John Fowles, présenté par Florence Noiville (venue à Voix au chapitre)
  

Homme discret, curieux de tout, volontiers ironique et capable de s'enflammer s'il le fallait, John Fowles était considéré à juste titre comme l'un des grands romanciers anglais contemporains. Pour le public français, il restera surtout l'inspirateur, à travers son roman Sarah et le lieutenant français (Seuil, 1972, et "Points Romans", 1982), du célèbre film de Karel Reisz, sur un scénario de Harold Pinter, La Maîtresse du lieutenant français (1981), avec Meryl Streep et Jeremy Irons.
C'était un de ces romans dont les Anglais ont le secret : près de 500 pages prenant le temps de camper une intrigue avec des personnages d'une vraie densité — en particulier cette Sarah, romantique et solitaire, que l'on croirait sortie tout droit d'un roman de Thomas Hardy —, le tout sur fond de collines du Dorset, où vivait John Fowles, à Lyme Regis précisément.
Né le 31 mars 1926 à Leigh-on-Sea (Essex), diplômé d'Oxford en français et en allemand, John Robert Fowles avait enseigné pendant douze ans, puis s'est consacré à l'écriture après la parution de L'Obsédé, en 1963.

Malgré une carrière littéraire longue de quarante ans, Fowles n'aura pas été un écrivain très prolifique. Souffrant de problèmes cardiaques, extrêmement réservé, il vivait en ermite dans sa maison du Dorset qui dominait la Manche et où un observatoire lui permettait de guetter les étoiles.
On lui doit un recueil de nouvelles et une demi-douzaine de romans parmi lesquels Le Mage (Albin Michel, 1977), La Tour d'ébène (Albin Michel, 1978), Daniel Martin (Albin Michel, 1980), La Créature (Albin Michel, 1987) ou Mantissa (Albin Michel, 1984), une intéressante réflexion sur le travail de l'écrivain dans la tradition du conte philosophique du XVIIIe siècle.
Éminemment cultivé, John Fowles connaissait très bien la France, où il avait enseigné l'anglais, à l'université de Poitiers, en 1950. "C'est à ce moment que j'ai lu Giraudoux et traversé mon époque Gide", racontait-il avec nostalgie. Grand lecteur de Joyce, James, Tolstoï et Flaubert, il avait appris le latin à l'âge adulte pour lire les Anciens dans le texte. Il était aussi un admirable connaisseur du théâtre français, ayant traduit notamment, pour le Théâtre national de Londres, le Dom Juan de Molière, Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux et Lorenzaccio de Musset.
Embarrassé par la notoriété, John Fowles parlait du "traumatisme" d'être un écrivain célèbre. "C'est un grand problème pour les auteurs anglais et américains", confiait-il au Monde en 1984 : "Au lieu de faire des livres sur le monde extérieur, on écrit de plus en plus sur le problème d'être un écrivain. L'écrivain est devenu beaucoup trop un objet d'étude. (...) Avec ces professeurs qui connaissent tous vos tours, vous vous sentez sans cesse analysé et vous finissez par n'écrire que pour les professeurs, c'est très mauvais. Et puis, on vous traite comme si vous étiez mort. C'est très désagréable, cela vous enlève toute envie d'écrire simplement une histoire." (Florence Noiville, Le Monde, 9 novembre 2005, suite à la mort à 79 ans de J. Fowles).

Potins
Des lettres de John Fowles révèlent qu'il a rejoué son histoire épique de passion interdite avec une étudiante d'Oxford, de 43 ans sa cadette. Bien qu'Elena ne se soit jamais tenue au milieu du vent et des vagues au bout d'une jetée de pierre comme Meryl Streep dans la célèbre image du film de 1981, elle et Fowles ont visité l'endroit sur la falaise au-dessus de Lyme Regis où, dans le livre, Woodruff raconte à son admirateur sa liaison désastreuse avec un officier de l'armée française. Les lettres révèlent que, malgré son âge avancé, l'auteure et l'étudiante ont partagé le même lit. Leur relation n'a jamais été pleinement consommée, car Fowles, alors âgé de 64 ans, avait été victime d'un AVC, mais il s'agissait bien, ouf, d'une relation sexuelle (Olivia Cole, Le Sunday Times, 29 juin 2008).

LIVRES TRADUITS EN FRANCE

Cinq sur huit sont traduits par Annie Saumont, elle-même auteure d'une œuvre considérable.


- L’Obsédé ou L'amateur (The Collector, 1963), trad. Solange Lecomte
- Le Mage (The Magus, 1965), trad. Annie Saumont
- Sarah et le lieutenant français (The French Lieutenant’s Woman, 1969), trad. Guy Durand
- La Tour d'ébène (The Ebony Tower, 1974), trad. Annie Saumont, quatre nouvelles
- Daniel Martin (1977), trad. Annie Saumont
- L'arbre (The Tree, 1979), trad. François Rosso
- Mantissa (1982), trad. Annie Saumont
- La Créature (A Maggot, 1985), trad. Annie Saumont.

JOHN FOWLES INFLUENCÉ PAR OURIKA ?

En 2022, nous avons lu Ourika, publié en 1824 par (la Duchesse) Claire de Duras (1777-1828). Nos avis ›ici. Un livre surprenant où la narratrice en plein 18e siècle est noire : incroyable mais vrai ! Infaisable pour certains aujourd'hui...
Nous avons retrouvé en 2024 Ourika évoquée par Laure Murat, à propos de son Proust, roman familial : voir ce qu'elle en dit ›ici.

Quel rapport avec Sarah et le Lieutenant français ? Patience !
Fowles affirme que le roman de Claire de Duras a influencé son livre, d'abord de manière inconsciente, puis consciemment, au point qu'il a fini par traduire Ourika...

Voici la préface de John Fowles à sa traduction d'Ourika ›en anglais et la voilà traduite ›en français
(sa traduction : Ourika, The Modern Language Association of America, New York, 1994).

L'on verra plus loin dans les articles sur John Fowles les analyses des féministes, concernant les liens avec Ourika, aïe aïe aïe...

UN JEU ENTRE ROMANCIERS ?

John Fowles, dans ce roman situé dans l'Angleterre victorienne, joue avec les conventions du roman historique et les attentes du lecteur, avec notamment un narrateur omniscient qui commente l'histoire et propose des fins différentes...
L'autrice Antonia Susan Byatt (1936-2023) écrit un livre qui s'oppose à cette conception du narrateur : Possession (Le Livre de poche, 928 p.) : il obtient le Booker Prize en 1990.
Pour les amateurs de pavé, of course...
On remarquera que la couverture reprend Proserpine de Rossetti...

Quatrième de couverture : La destinée du jeune chercheur Roland Michell paraît étrangement liée à celle du poète victorien Randolph Henry Ash, dont il est un des plus grands spécialistes. Le jour où, d’un livre poussiéreux, il exhume deux lettres d’amour de l’illustre écrivain adressées à une inconnue, cette découverte bouleverse le cours de ses travaux... et de sa vie. Sur les traces d’Ash, le jeu de piste est ouvert : documents volés, amours clandestines, suicide romantique peuplent l’aventure qui dépasse bientôt le simple cadre d’une recherche universitaire.
Le livre est adapté au cinéma : Possession de Neil LaBute (2002), avec Gwyneth Paltrow et Aaron Eckhart

Possession a été "partly provoked" par le livre de John Fowles...

A.S. Byatt, dans Possession : A Romance (1990), dont le titre complet en français est Possession : un roman romanesque (tiens tiens) s'inscrit dans une tradition du roman néo-victorien, comme le roman de John Fowles que nous lisons, The French Lieutenant's Woman (1969). Mais...
Dans le roman de Fowles, la narration est typiquement "postmoderne" : elle met en évidence ses propres artifices, propose plusieurs fins possibles et remet en cause l'illusion réaliste. Ce dispositif vise à souligner la liberté du lecteur, mais il peut avoir pour effet de fragmenter le récit et d'empêcher une immersion complète.
Le roman de A.S. Byatt peut être lu en partie comme une réaction critique à celui de John Fowles. Elle utilise des procédés postmodernes (intertextualité, faux documents, multiplicité des voix), mais pour construire un univers fictionnel riche et crédible. Elle refuse les fins ouvertes et défend l'idée que le roman doit offrir une forme de clôture et de sens.
Ainsi, Possession apparaît comme une réponse au modèle de Fowles : là où celui-ci déconstruit le récit, Byatt propose un réalisme réflexif, qui assume les jeux du postmodernisme tout en réaffirmant la puissance du récit traditionnel.

Voici ce que A.S. Byatt dit :

"Fowles a affirmé que le narrateur du XIXe siècle s'arrogeait l'omniscience d'un dieu. Je pense, quant à moi, que c'est plutôt l'inverse : ce type de narrateur fictif peut se glisser plus profondément dans les sentiments et la vie intérieure des personnages - tout en faisant office de chœur antique - que n'importe quelle imitation à la première personne. Dans Possession, j'ai délibérément utilisé ce type de narrateur à trois reprises dans le récit historique, toujours pour révéler ce que les historiens et biographes de mon œuvre n'avaient jamais découvert, toujours pour enrichir l'immersion du lecteur dans l'univers du texte." (A.S. Byatt On Histories and Stories, Vintage, 2001, p. 56).

CONTEXTE HISTORIQUE DU ROMAN

Contexte social et politique du roman de John Fowles
Le roman se déroule dans les années 1860, au cœur de l'Angleterre victorienne, dont la société est encore profondément hiérarchisée et rigide, mais déjà travaillée par des forces de transformation. Pour saisir cette période charnière, il peut être utile de détailler quelques étapes majeures de l'évolution politique et sociale du XIXe siècle.

Les débuts du mouvement réformateur (1830-1832)
L'année 1830 marque le retour du mot réforme dans la vie publique britannique, après une longue période où il avait été discrédité par les excès associés à la Révolution française. Plusieurs événements contribuent à créer un climat favorable au changement :
- la mort de George IV et l'avènement de William IV
- la chute du gouvernement Wellington et l'arrivée au pouvoir des whigs (réformateurs, par opposition aux tories, conservateurs), menés par Charles Grey, favorables à une réforme parlementaire
- une agitation sociale importante, notamment les Swing Riots, révoltes paysannes contre la pauvreté, les enclosures et la mécanisation agricole (destruction de machines, incendies, lettres de menace signées Captain Swing). La répression est sévère : plus de 2000 arrestations, 19 exécutions et plus de 500 déportations en Australie.
Dans ce contexte, la Reform Act de 1832 constitue une première grande modernisation du système politique :
- suppression des rotten boroughs, des circonscriptions quasi désertes contrôlées par l'aristocratie
- redistribution des sièges vers les villes industrielles
- élargissement du corps électoral aux classes moyennes urbaines.

La seconde grande réforme : 1867, l'année du roman
La Second Reform Act, portée par Benjamin Disraeli (tory), est une étape décisive :
- le nombre d'électeurs double, atteignant environ 2 millions en Angleterre et au pays de Galles
- le droit de vote est accordé à tous les locataires urbains résidant depuis un an dans leur circonscription
- les ouvriers qualifiés des villes deviennent électeurs pour la première fois.
C'est une avancée majeure vers la démocratisation, même si le suffrage reste masculin et censitaire. Restent exclus toutes les femmes et environ 80 % des hommes adultes (ouvriers agricoles, ouvriers non qualifiés, petits artisans, domestiques, journaliers).

Pour information les étapes suivantes prolongeront cette évolution :
- 1884-85 : troisième Reform Act, avec extension du vote aux ruraux,
- 1918 : quasi-suffrage universel masculin et vote des femmes de plus de 30 ans
- 1928 : suffrage universel égal pour hommes et femmes.

•Contexte féministe du roman
Ernestina lit un livre : "Il s'agit d’un best-seller des années 1860 : The Lady of La Garaye, de l'honorable Mrs. Caroline Norton (...) une féministe ardente".
En effet Caroline Norton, outre ses publications, eut un rôle féministe déterminant (divorce en particulier, voir ›ici)

"La lady dont le poème porte le nom fonde un hôpital (...) il s'agit très clairement d’un panégyrique de Florence Nightingale."
Florence Nightingale fut fondatrice des soins infirmiers modernes, s'étant distingué pendant la guerre de Crimée, sauvant des milliers de soldats en imposant l’hygiène, et elle révolutionne la santé publique grâce aux statistiques.

Le livre se déroule en 1867 : y est évoquée une date importante que Fowles présente comme le début du mouvement d'émancipation de la femme : "en ce temps les femmes étaient bien enchaînées, réduites au rôle que la société leur assignait. Mais rappelons-nous la date de cette soirée : 6 avril 1867. Une semaine seulement auparavant, au parlement de Westminster, John Stuart Mill avait saisi l'occasion d'une des premières discussions sur le Projet de Réformes pour affirmer que le temps était venu d'accorder aux femmes l’égalité des droits politiques. Cette intrépide tentative (la motion fut repoussée par 196 voix contre 73, Disraeli, le vieux renard, s'étant abstenu) fut accueillie par les sourires de l'homme de la rue, par les bruyants éclats de rire de Punch (une caricature montrait une troupe de beaux messieurs, assiégeant une femme ministre : Ah ! Ah ! Ah !) et par des froncements de sourcils désapprobateurs d'une grande majorité de femmes de bonne éducation qui estimaient pouvoir exercer avec beaucoup plus grand profit leur influence à partir de leur foyer. Il n’en reste pas moins que l'on peut dater de ce 30 mars 1867, le début du mouvement d'émancipation de la femme."
Deux ans plus tard, notre roman évoque Gladstone - quatre fois chancelier de l'Échiquier et quatre fois Premier ministre (1868-1874, 1880-1885, 1886 et 1892-1894) et de nouveau Stuart Mill : "Et qu'on me permette à présent de faire un saut de vingt mois, jusqu'à une fraîche journée, au début de février de l'année 1869. Gladstone en ce temps est enfin installé au n° 10 de Downing Street ; l'Angleterre a connu sa dernière exécution publique ; la Soumission des femmes de Stuart Mill est sur le point de paraître et Girton College va s'ouvrir." (début du ch. 57)

Girton College, fondé en 1869, est l'un des 31 collèges de l'université de Cambridge et le premier collège pour femmes britannique, créée par les féministes Emily Davies et Barbara Bodichon. Leur objectif est radical pour l’époque : offrir aux femmes une formation universitaire identique à celle des hommes, dans un pays où les universités leur sont fermées. Il sera de plus gouvernée par des femmes, incarnant une tradition de leadership féminin rare dans l'histoire universitaire britannique. Voir l'histoire illustrée de Girton college ›sur son site.
Dès les années 1870, la presse et la société victorienne utilisent l’expression “Girton Girl” pour parler de ces étudiantes qui osent suivre des cours universitaires, passer les mêmes examens que les hommes et vivre en communauté féminine. Dans la culture populaire, la “Girton Girl” devient une figure moderne, intellectuelle, indépendante, mais aussi parfois caricaturée comme trop savante, trop masculine, ou “dangereuse” pour l’ordre social.

La révolution du commerce
[Mr Freeman] "devait la prospérité de ses affaires à la grande mutation socio-économique qui se produisit entre les années 1850 et 1870 - où allait s'affirmer la prédominance du magasin de vente par rapport à l'usine, et du consommateur sur le producteur. Cette première vague dans le sens du développement d'une société de consommation se révélait particulièrement bénéfique pour les livres de comptes." (P. 384)

Le passage illustre la mutation socio-économique des années 1850-1870 : le magasin de vente prend l’ascendant sur l’usine et le consommateur sur le producteur. Cette retail revolution renverse la logique productive : ce n’est plus le fabricant qui décide, mais le commerce.
Les grands magasins anglais imposent désormais leurs commandes, leurs couleurs, leurs tailles, leurs délais et leurs prix ; le producteur devient exécutant.
Le secteur textile, domaine du père de Mr Freeman, en offre l’exemple le plus net : à Manchester, Leeds ou Bradford, les fabricants ne vendent plus directement, ils fabriquent ce que les magasins londoniens exigent, créant la mode. Le commerce devient ainsi le véritable chef d’orchestre de la production.


Athéisme et politique
Bradlaugh, un nom qui n'apparaît qu'une fois, p. 492 : "La plupart des agnostiques ou des athées de l'époque victorienne (à l'exception d'un petit groupe de l'élite militante, sous la direction de Bradlaugh) avaient gardé la profonde impression d'une frustration, d'avoir été privés d'une grâce naturelle."
Charles Bradlaugh est un homme politique et militant laïque, surtout connu pour avoir fondé en 1866 la National Secular Society et pour son combat afin que les députés athées puissent siéger au Parlement sans prêter serment religieux.

•Contexte scientifique du roman
"Comment pouvait-on marquer la science de son empreinte, du vivant encore de Lyell et de Darwin ?"
(Ch. 3, Points p. 28)

Buffon
(1707–1788) est évoqué, avec ses Époques de la nature, Charles Lyell (1797–1875), grand géologue auteur des Principes de géologie (1930-33), a droit à un développement p. 220 ; il a exercé une grande influence sur le jeune Charles Darwin.
Un élément important du contexte du roman est la publication, en 1859, de L'Origine des espèces. Darwin
(1809–1882), évoqué à une vingtaine de reprises dans le roman, bouleverse les certitudes religieuses, morales et sociales en introduisant la théorie de l'évolution.
L'importance de Darwin concerne également les comportements humains, ainsi des modalités de communication de Charles selon la personne à qui il s'adresse : "bienséance alarmée" pour Sarah, éclairée par la notion de "coloration cryptique" de Darwin, à propos des animaux qui changent de couleur (p. 199)

Dans le roman, Charles, passionné de paléontologie, incarne cette nouvelle sensibilité scientifique. Son intérêt pour l'évolution ne se limite pas à un domaine intellectuel : il va de pair avec sa propre transformation intérieure. La science favorise une liberté intellectuelle, et également le doute et la remise en question.

•Contexte médical du roman
La limitation des naissances
donne lui à un exposé en note sur l'histoire des procédés (p. 365), cette question étant elle-même insérée dans un chapitre donnant lui à des développements sur l'état de la sexualité des Victoriens. Rien ne nous est épargné, lorsque John Fowles en profite pour introduire une longue note, dont ne voici qu'un extrait... :
"La première ébauche des traités modernes de sexualité fut l'œuvre du docteur George Drysdale. L'ouvrage était intitulé, non sans quelque détour Éléments de la science sociale, ou la religion physique, sexuelle et naturelle. Exposition de la science sociale, ou la religion physique, sexuelle et naturelle. Exposition de la cause véritable et de l'unique façon de guérir les trois principales plaies : la pauvreté, la prostitution et le célibat. Il parut en 1854, connut une large audience et fut traduit en plusieurs langues. Voici quelques extraits des conseils pratiques de Drysdale, avec une significative parenthèse finale : "L'imprégnation peut être évitée, soit par le retrait du pénis immédiatement avant que se produise l'éjaculation (ce que des hommes mariés ou non mariés pratiquent couramment), soit par l'usage du condom, pratique également assez fréquente, mais plus sur le continent qu'en Angleterre, soit par introduction d'un morceau de matière spongieuse dans le vagin ... ou par injection d'eau tiède dans le vagin immédiatement après le coït". Le premier de ces procédés est physiquement pénible, et peut également être à l'origine de troubles nerveux, de congestion et de diminution de la puissance sexuelle. Le second, j'entends le condom, affaiblit le plaisir physique, et fréquemment peut conduire à l'impuissance physique et au dégoût chez les deux partenaires, en ce sens il est lui aussi nocif. Il me semble que ces objections ne s'appliquent pas au troisième procédé, j'entends l'introduction d'éponge ou substances similaires protégeant l'entrée de la matrice. Il peut aisément être pratiqué par la femme, et, à ce qu'il me semble, ne peut guère avoir d'influence sur le plaisir sexuel, ni être en quoi que ce soit préjudiciable à la santé de l'un ou l'autre partenaire. (Un procédé préventif quelconque devrait être laissé à la discrétion de la femme, si l'on veut qu'il donne pleinement satisfaction ; car si l'homme doit s'en soucier, ce ne saurait être qu'au détriment de la passion impulsive et de la spontanéité de l'acte.)"

Les comportements de Sarah, incompréhensibles, déclenchent diverses interprétations dont la folie.
Fowles évoque le cas d'une femme qui "demeura muette et inerte pendant un an et demi, refusant de manger, simulant des spasmes, des crises d'évanouissement, et ainsi de suite. Avant que la simulation fut finalement découverte, elle avait été examinée par un grand nombre de médecins célèbres, certains venus de l'étranger, qui tous étaient horrifiés à la vue de ses souffrances. Tous les journaux parlaient d'elle et aucun ne mettait en doute l'authenticité de la maladie dont cette malheureuse était atteinte. Finalement, en 1826, la vérité se fit jour. Le seul motif de cette adroite trompeuse était de devenir un objet d'admiration et d'étonnement pour l'humanité tout entière, et de se jouer des plus célèbres, des plus savants et des plus compétents d'entre nous. On trouvera l'historique de ce cas, si important d'un point de vue psychologique, dans l'ouvrage d'Herholdt : Notes sur le cas symptomatique de Rachel Hertz de 1807 à 1826." (P. 320)
Ce document correspond aux observations médicales pendant 19 ans consignées par le médecin danois Johan Daniel Herholdt dans ses journaux cliniques, publiés en 1826.

Est évoquée aussi le cas de Marie de Morell qui accuse faussement Émile de La Roncière de tentative de viol. Un procès eut lieu en 1935 "auquel, précise John Fowles, étaient venus assister, entre autres célébrités, Hugo, Balzac et George Sand". Le procès sera révisé, grâce à des Observations médico-psychologiques du docteur Karl Matthaei, spécialiste allemand fort connu à cette époque, qui mentionne l'hystérie.

Des maisons de santé sont évoquées par le Docteur Grogan, notamment "une maison de santé privée, à Exeter" où les malades "sont traités avec intelligence et beaucoup de soin. À ce stade, je ne saurais conseiller un asile public.", précise-t-il, laissant imaginer les mauvais traitements. (On pense, parmi nos lectures récentes, à Adèle Yon et à Leonora Carrington).
Justement, il existait à Exeter un asile pour les riches : Wonford House (Exe Vale Hospital).

•Contexte littéraire du roman
Flaubert influence la façon dont Charles se comporte vis-à-vis de Sarah !
"Je ne dirai pas que Charles considérait que Sarah ne pouvait porter dans ses actes aucune part de responsabilité, mais il était beaucoup moins enclin à la blâmer qu'elle ne pouvait elle-même l'imaginer.
Mais ce n'était là qu'en partie l'effet de ses marottes scientifiques - car Charles avait eu également l'avantage de pouvoir lire un roman, paru en France une dizaine d'années auparavant - le lire d'une façon tout à fait privée car l'ouvrage venait d'être condamné pour obscénité : un roman dont les perspectives étaient profondément déterministes - la célèbre
Madame Bovary. Et en regardant ce visage tout proche de lui, soudain, ce nom d'Emma Bovary, venu il ne savait d'où, s'évoqua dans son esprit. Ce genre d'évocations allusives aident à comprendre mais sont en même temps tentatrices. C'est pourquoi sans doute, au lieu de s'incliner et de partir, il demeura."
On est en 1867 et effectivement Madame Bovary a valu à Flaubert un procès pour immoralité en 1857.

Robbe-Grillet et Roland Barthes
Ils sont évoqués dans une longue une réflexion sur le roman, sur plus de 4 pages au chapitre 13. Notre roman sort en 1969. Or :
-
Robbe-Grillet rejette l’illusion réaliste et la psychologie traditionnelle (son essai Pour un Nouveau Roman date de 1963) => Fowles met en scène l’illusion réaliste pour mieux la chahuter.
-
Barthes écrit en 1968 "La mort de l'auteur" =>Fowles met en scène un auteur qui meurt et renaît sans cesse.
Barthes définit le texte
comme un réseau de références =>Fowles construit un roman saturé d’intertextualité.

Et également au sujet du nouveau roman, au ch. 55 : "Et maintenant que vais-je pouvoir faire de toi ? C’est là, à ce qu'il m’a toujours semblé, c'est précisément là le regard que l'on doit prêter à une omnipotente divinité — pour autant que l'on ait pu rêver à un aussi absurde concept. Et non pas un regard divin selon les conceptions habituelles, mais un regard — tel que les théoriciens du Nouveau roman n’ont pas manqué de le définir — d’une très basse et douteuse qualité morale. C’est bien cela que je puis découvrir sur ce visage d'homme barbu qui regarde Charles, et qui ne m'est que trop familier. Et je ne continuerai à dissimuler plus longtemps."
Outre le clin d'œil sur le barbu qui est l'auteur..., le choix du regard est central chez Robbe-Grillet par exemple, froide caméra.

Est évoqué Fanny Hill de John Cleland, "chef-d'œuvre" du genre (érotique), proposé une année à la Semaine lecture, mais non encore choisi
En note au sujet de la relation entre Sarah et une servante, est cité Le puits de solitude de Radclyffe Hall raconte la vie de la femme aristocrate Stephen Gordon, qui s'habille en homme, s'engage comme conductrice d'ambulance pendant la Première Guerre mondiale, et vit des relations lesbiennes : il est censuré dès sa parution en 1928, interdit jusqu'en 1949

•Contexte artistique du roman
Des peintres sont mentionnés dans le roman.

"L’époque de Charles était évidemment celle de la révolution artistique des préraphaélites — et eux tout au moins s’efforçaient de faire accepter la nature et la sexualité ; mais, il suffit de comparer au décor pastoral d'un Millais ou d’un Ford Madox Brown, les tableaux de Constable ou de Palmer pour voir à quel point les premiers pouvaient demeurer idéalisés et soucieux du décor par rapport à la réalité extérieure. Ainsi, la franchise de la confession de Sarah — si claire en elle-même face à la clarté du jour — paraissait dévoiler au regard de Charles un aspect d’un monde idéal, plutôt que celui de la plus dure réalité. Une impression d’étrangeté qu’il éprouvait lui semblait se rattacher moins à la réalité des choses qu'à tout un monde irréel qu’elle évoquait à ses yeux : monde mythique où la réalité nue importait moins que la vision d’une beauté sans voiles." (Ch. 20, p. 242)

La “révolution artistique des préraphaélites” désigne un moment très précis : en 1848, un groupe de jeunes peintres anglais (Millais, Rossetti, Hunt) remet au goût du jour l’influence des primitifs italiens, les prédécesseurs de Raphaël (Quattrocento). Ils prônent le retour à un art sincère, expurgé du maniérisme et étranger à l’académisme anglais. Ford Madox Brown est proche du mouvement.
Millais et Madox Brown représenteraient ainsi l’image idéalisée que Charles projette sur Sarah ; Constable et Palmer représentent la réalité qu’il ne voit pas. Et par-dessus le marché, la sœur de Rossetti apparaît au chapitre 60 (p. 621) !

L'architecture qui en jette dans la haute
Charles revient chez son oncle : "Tandis que l'attelage débouchait de la grande allée de tilleuls sur un espace où les pelouses rasées, semées de touffes d'arbustes, succédaient aux enclos de pâturages, et qu'il entamait une longue courbe pour venir se ranger devant l'entrée de la demeure - une construction dans le style néo-classique de Palladio, modérément alourdie par de plus récentes sculptures de Wyatt - Charles avait vraiment l'impression d'entrer en possession de son héritage." (P. 269)
Ces constructions reprennent les codes des villas italiennes de Palladio, transposés dans le contexte des country houses anglaises du XVIIIe et XIXe siècle, avec portique de colonnes comme une façade de temple grec, fronton triangulaire...
Richard James Wyatt (1795–1850) est un sculpteur anglais d’inspiration classique, formé à Rome, spécialisé dans les figures féminines idéalisées...

Art et écologie avec une interprétation particulièrement contemporaine du tableau de Pisanello à la National Gallery : "Et les verts étaient d'une variété infinie, du plus tendre vert pomme aux teintes les plus avivées, allant presque jusqu'au noir dans les profondes épaisseurs du feuillage. Un renard traversa soudain le sentier et, un court instant, fixa les yeux sur Charles, comme sur l'intrus, le trouble-fête ; puis, quelques instants plus tard, un chevreuil qui broutait entre les branches releva le front, avec le même étonnement étrange, et se tint droit une seconde dans sa timide majesté, avant de faire demi-tour pour disparaître dans un fourré. Le peintre Pisanello, dans un tableau du début de la Renaissance que l'on peut voir à la National Gallery, a saisi une impression exactement similaire : saint Hubert se trouve là en présence de divers quadrupèdes et oiseaux. Le saint paraît effaré, comme s'il était victime de quelque plaisanterie, et toute son orgueilleuse assurance cède devant la révélation d'un des plus confondants secrets de la nature : l'égale dignité de tous les êtres vivants." (P. 328)
Le livre de Rachel Carson, Printemps silencieux, publié en 1962 aux Etats-Unis, vendu à 2 millions d'exemplaires dans le monde, a contribué à lancer le mouvement écologiste dans le monde occidental. En 1965, trois ans plus tard, Fowles publie un récit de voyage intitulé "Swan Song of the European Wild" (Venture Magazine, octobre 1965), décrivant les "victimes d’une écologie déséquilibrée" dans le nord de la Norvège, où l’on pouvait alors penser que l’isolement protège la nature.

La mode est également concernée.
"Avec les années 1850, un nouveau type de dandy était apparu en Angleterre. Une certaine variété se réclamait encore de la classe supérieure — insipide descendance de Brummel le magnifique, et que l'on connaissait alors sous le nom de 'swells' ; mais des artisans prospères et des domestiques qui, à l'instar de Sam [le valet de Charles], entendaient monter plus haut que la proverbiale chaussure, étaient à leur tour entrés dans l’arène. Les 'swells' eux-mêmes les appelaient des 'snobs', et Sam en était un remarquable exemple, au sens alors très localisé du terme. Il avait un sens particulièrement aiguisé du 'style' vestimentaire — presque aussi aiguisé que celui de nos fameux 'mods' des années 1960 ; il consacrait ainsi à l'acquisition de tenues à la mode la majeure partie de ses gages." (Ch. 7, p. 61)


LA TRADUCTION : une catastrophe ?

Le hasard nous a fait nous intéresser à 7 passages traduits qui montrent des erreurs de débutant ; qu'en serait-il si on regardait de près et non pas par hasard ?
La découverte à deux reprises d'un pléonasme lamentable a été l'occasion, en regardant la phrase anglaise donnant lieu à ce pléonasme, de lever des lièvres à chaque fois :

- "prêt à abandonner la vérité des sentiments, voire même toute féminine modestie" (p. 632) et voilà la phrase d'origine :
- "ready to surrender truth, feeling, perhaps even all womanly modesty"

1. Contresens sur “truth, feeling”, deux éléments séparés :
la vérité, le sentiment (ou les sentiments). Le traducteur fusionne les deux en "la vérité des sentiments", ce qui n’existe pas dans l’original.
2. “surrender”ne veut pas dire “abandonner” dans ce contexte, mais renoncer, se défaire de, sacrifier, avec une nuance de reddition morale. “Abandonner” est trop neutre et perd la dimension de capitulation.
3. “womanly modesty” est mal rendue = pudeur féminine, modestie propre aux femmes (dans la vision victorienne du narrateur). La traduction "toute féminine modestie" sonne maladroit, inverse l’ordre naturel en français, manque de naturel stylistique.
4. “voire même” = pléonasme, “voire” contient déjà l’idée de “même” ; c'est une faute courante qu'on se désespère de découvrir dans une traduction littéraire.
On préfèrera par exemple
: "prêt à renoncer à la vérité, au sentiment, peut-être même à toute pudeur féminine".

- "une de ces journées, porteuse d'une tiédeur inhabituelle pour la saison, voire même par instants de la chaleur lumineuse d'un ciel méditerranéen" (p. 56) et la phrase d'origine :
- "n
ot just agreeably mild out-of-season days, but ravishing fragments of Mediterranean warmth and luminosity"

1. “voire même” = faute, pléonasme à nouveau.
2. “une de ces journées” = ajout arbitraire. Le texte anglais ne dit pas “one of those days”. La traduction supprime la structure comparative, remplace le pluriel par un singulier.
3. “porteuse d’une tiédeur inhabituelle” = contresens ; “agreeably mild out-of-season days” = des journées agréablement douces pour la saison ; “tiédeur inhabituelle” est plus faible que “agreeably mild”, introduit une nuance de tiède qui n’existe pas, on passe donc d’une douceur agréable à une tiédeur un peu molle.
4. “par instants” = ajout. L’anglais ne dit pas “at times”. Il dit “fragments” = des éclats, des moments, mais pas “par instants”.
5. “la chaleur lumineuse d’un ciel méditerranéen” => affadissement
ravishing = ravissants, envoûtants, presque sensuels
fragments = éclats, morceaux
warmth and luminosity = chaleur + lumière (pas “ciel”)
La traduction ajoute “d’un ciel” (non présent), gomme “ravishing”, transforme “fragments” en “par instants”, perd la force imagée de l’anglais.
On préfèrera par exemple : "non seulement des journées d’une douceur inhabituelle pour la saison, mais encore de ravissants éclats de chaleur et de lumière méditerranéennes".

- [Mary] "Elle avait infiniment moins de conscient amour-propre que les deux autres, et des charmes qu'on pouvait lui envier... un teint de rose d'une exquise fraîcheur, des cheveux couleur de blé mûr" (p. 105) et la phrase d'origine :
- "She had infinitely the most life, and infinitely the least selfishness; and physical charms to match... an exquisitely pure, if pink complexion, corn-colored hair"

1. “conscient amour-propre” : invention totale. Le texte anglais ne contient rien qui corresponde à “conscient amour-propre”, une expression lourde, psychologisante. L’anglais dit simplement qu’elle avait "infinitely the least selfishness" = elle était de très loin la moins égoïste.

2. “des charmes qu’on pouvait lui envier”. Le traducteur ajoute une idée d’envie, absente du texte, introduit un cliché de roman sentimental.
L’anglais dit : "physical charms to match" = des charmes physiques à la hauteur du reste, à l'avenant.

3. “un teint de rose d’une exquise fraîcheur” : le teint de rose est un cliché. Le texte anglais dit : "an exquisitely pure, if pink complexion" = un teint d’une pureté exquise — même un peu rose. La traduction française ajoute “de rose” (qui n’existe pas), ajoute “d’une exquise fraîcheur” (qui n’existe pas non plus).

4. “des cheveux couleur de blé mûr” : après le teint de rose, les cheveux couleur blé - toujours le cliché.
L'anglais "corn-colored hair" renvoie à des cheveux couleur de maïs, blond très clair ; dans l’anglais du XIXe siècle (et encore aujourd’hui dans un registre littéraire), corn désigne le maïs mûr, donc une couleur, c’est une image visuelle, pas un cliché romantique, c'est une expression descriptive, précise.

- [A la laiterie] "C'était un homme chauve, à la barbe abondante, avec un air taciturne, un Jérémie" (p. 105) et la phrase d'origine :
-He was a bald, vast-bearded man with a distinctly saturnine cast to his face; a Jeremiah.

"a Jeremiah" est une expression idiomatique. En français, "un Jérémie" ne signifie rien, la connotation suivante disparaît.

Pour info, Jérémie est l’un des grands prophètes de la Bible hébraïque et de l’Ancien Testament. Il aurait vécu aux VIIe–VIe siècles avant notre ère, à l’époque de la chute du royaume de Juda et de la destruction de Jérusalem par Babylone. Pourquoi son nom évoque-t-il quelqu’un de sombre ou plaintif ? Jérémie est surtout connu pour ses prophéties de malheur : il avertissait sans cesse son peuple qu’une catastrophe approchait. Il dénonçait la corruption, l’injustice et l’abandon de Dieu. Personne ou presque ne l’écoutait, ce qui donne à sa figure un côté tragique et solitaire. La tradition lui associe aussi les Lamentations, un texte de deuil sur la destruction de Jérusalem.

En anglais, appeler quelqu’un “a Jeremiah” signifie donc : un prophète de catastrophe, quelqu’un qui annonce le pire, ou une personne mélancolique et plaintive. Un équivalent éloigné en français serait "un prophète de malheur", une Cassandre, mais en tout cas pas "un Jérémie" en français, ça ne s'emploie pas. Encore une mauvaise traduction !

- [Charles donne une pièce à Mary pour obtenir son silence] "Oh sir, I doan' want that."
But she already had it. A moment later she had closed the door on Charles. Very slowly she opened her small - and I'm afraid, rather red - hand and stared at the small golden coin in its palm.
(p. 361) et la phrase d'origine :
- "Oh ! Monsieur, je ne veux pas cela."
Mais elle le tenait déjà. L'instant d'après, elle refermait la porte sur Charles. Très lentement elle ouvrit sa petite main - sans doute un tantinet rougeaude - et regarda la pièce d'or au creux de la paume.


Le dialecte est marqué en anglais (doan' pour don't). Avec "je ne veux pas cela", on perd complètement la couleur populaire orale. Le traducteur aurait pu choisir : "Oh ! Monsieur, j'veux pas ça" ou "Oh ! Monsieur, je veux pas de ça" ou "Oh ! Monsieur, j'en veux pas".

"Mais elle le tenait déjà" n'insiste pas comme dans la phrase anglaise "But she already had it." sur le fait accompli. Le traducteur aurait pu choisir : "Mais elle l'avait déjà prise." ou "Mais c'était déjà dans sa main."

Et LE PLUS RATÉ pour ce passage, à propos de la couleur de la petite main : "
sans doute un tantinet rougeaude" pour "and I'm afraid, rather red-hand". Pourquoi "rougeaude" et pas "rouge" ?! "Tantinet" est absent de l'original. "I'm afraid" n'est pas traduit. Où le traducteur a-t-il la tête ? Il aurait pu choisir pour sa petite main : "et, j'en ai peur, assez rouge", ou "un peu rouge, il faut bien le dire" ou "plutôt rouge, hélas".

- [Caroline Noron] "elle était une féministe ardente - ce que nous appellerions aujourd'hui une championne du libéralisme" (p. 157) et la phrase d'origine :
- "she was an ardent feminist - what we would call today a liberal"

1. Où y a-t-il le mot championne ?! Un ajout pur et simple. Le traducteur introduit une notion de militante héroïque qui n'existe pas en anglais.

2. "a liberal" relève du sens politique anglo-saxon. Le traducteur transforme une simple étiquette politique en jugement de valeur ; “a liberal” = quelqu’un qui adhère à des idées libérales (au sens anglais : droits individuels, réformes, anti-autoritarisme)

En conclusion : “championne du libéralisme” = quelqu’un qui porte le drapeau du libéralisme, qui en est la figure majeure. Ce n’est pas ce que dit l’anglais.

Et enfin, n'en jetez plus ! Les cerises sur le gâteau
La deuxième citation en exergue du dernier chapitre 61 est de Matthew Arnold
"True piety is acting what one knows"
"La mise en action de ce que l'on connaît, voilà la vraie piété."

Cette citation recourt au mot "piété", qu'on va retrouver dans la dernière page du livre, en renvoyant explicitement à l'exergue et au mot piété. Sauf que le mot erroné qu'on trouve n'est pas piété, mais pitié, en raison d'une faute. Le traducteur médiocre se doublerait-il d'un correcteur déficient ? L'absence de repérage de deux gros pléonasmes le laisse supposer... Oui, oui, c'est dur.

- "Le principe de base qui guidera ces actions, celui qui, il me semble, a toujours conduit les actes de Sarah, je l'ai défini par la citation du second épigraphe. Il est hors de doute qu'un existentialiste moderne aurait utilisé au lieu du terme 'pitié' celui 'd'humanité' ou 'd'authenticité'".
- "The fundamental principle that should guide these actions, that I believe myself always guided Sarah's, I have set as the second epigraph. A modern existentialist would no doubt substitute 'humanity' or 'authenticity' for 'piety'".

Ajoutons qu'à deux reprises un adjectif est mal accordé avec le mot épigraphe qui est féminin. On trouve ainsi dans le dernier chapitre p. 634 et 635 "premier épigraphe" et "second épigraphe" (voir la citation ci-dessus). Cette faute montre une confusion : l'exergue (nom masculin) est l'emplacement où est placée l'épigraphe (nom féminin).
Exergue = l’emplacement (le seuil du texte) : genre masculin.
Épigraphe = le contenu (la citation) : genre féminin.
Que fait le correcteur là encore ?


ADAPTATION AU CINÉMA

Nous avons visionné La Maîtresse du lieutenant français, film de Karel Reisz (1981), adaptation s'il vous plaît de Harold Pinter, avec Meryl Streep et Jeremy Irons. Dans un entretien ci-dessous, John Fowles mentionne les qualités de Pinter.

• Le titre
Le livre fait partie de ceux dont le titre dans la traduction, assez éloigné de l’original, a été modifié lors de la sortie du film tiré du roman.
Le titre anglais, The French Lieutenant’s Woman, sorti en 1969, est traduit par Sarah et le lieutenant français en 1972 et revient à un titre plus proche de l’original avec le film de 1981 La Maîtresse du lieutenant français...
C’est le cas aussi de A Room with a View (1908) d’E. M. Forster, intitulé en français Avec vue sur l’Arno (1947) et qui a retrouvé pour son adaptation cinématographique en 1994 le titre plus littéral de Chambre avec vue.

L'histoire du film
1969-1970 : le roman paraît et Hollywood se précipite
...
Le roman de John Fowles sort en 1969 et devient immédiatement un succès international. Plusieurs studios américains et britanniques se disputent les droits. Fowles est méfiant :
- il sait que son roman est difficile à adapter
- il refuse toute version qui supprimerait la dimension métafictionnelle
- il veut garder un droit de regard.
Dès le départ, l'adaptation est considérée comme un défi presque impossible.

Début des années 1970 : premières tentatives d'adaptation (toutes échouent)
Plusieurs réalisateurs s'intéressent au projet :
1) Fred Zinnemann, réalisateur de High Noon, A Man for All Seasons : est très intéressé par l'histoire, mais il veut une adaptation classique, centrée sur la romance victorienne. Fowles refuse : c'est trop simplifié.
2) Lindsay Anderson, figure du Free Cinema, propose une version plus radicale, mais le financement ne suit pas.
3) Joseph Losey envisage une adaptation plus psychanalytique. Le projet s'effondre faute de scénario satisfaisant.
1975-1978 : entrée en scène de Harold Pinter
Le producteur Leon Clore approche Harold Pinter, déjà célèbre pour ses scénarios (The Go-Between, The Servant). Pinter lit le roman et comprend immédiatement qu'on ne peut pas adapter ce livre littéralement. Il faut l'inventer autrement. Il propose un film dans le film, où des acteurs contemporains tournent l'adaptation du roman. Fowles adore. Il dit que Pinter a trouvé "l'équivalent cinématographique" de sa voix de narrateur.
1979 : Karel Reisz accepte de réaliser
Ami proche de Pinter, Karel Reisz (1926- 2002), réalisateur, producteur, théoricien du cinéma et metteur en scène de théâtre britannique d'origine tchécoslovaque, accepte de réaliser le film. Il comprend parfaitement le dispositif à deux niveaux. Le projet prend enfin forme.
1979-1980 : casting et préparation
Pour le rôle de Sarah, plusieurs actrices sont envisagées : Charlotte Rampling, Julie Christie, Glenda Jackson. Mais c'est Meryl Streep, alors auréolée de Kramer contre Kramer, qui convainc tout le monde.
1980 : tournage à Lyme Regis et Londres
Les scènes victoriennes sont tournées en premier, pour que les acteurs "sortent" ensuite de leurs rôles dans les scènes contemporaines. Meryl Streep adopte un accent britannique pour Sarah, et un accent américain pour Anna. Le tournage se déroule :
- aux Twickenham Studios (Londres) pour les intérieurs ;
- à Lyme Regis, lieu emblématique du roman, notamment la célèbre digue du Cobb ; le tournage est difficile : météo imprévisible à Lyme Regis, scènes sur la digue du Cobb très dangereuses
- à Exeter, Cumbria et Darouth pour d'autres extérieurs.


DES ARTICLES

Voici juste deux articles dans la "presse généraliste" à la sortie du livre : dans le New York Times (traduit pour Voix au chapitre) et Le Monde quand le livre, trois ans plus tard, est traduit en français.
Les autres articles sont
universitaires : leur résumé est destiné à vous permettre de voir si l'on a envie de les ouvrir, car ils sont intégralement accessibles...

"Sarah dans la prison victorienne", Françoise Wagener, Le Monde, 28 janvier 1972.
Ayant dirigé pendant 12 ans la rubrique littérature étrangère du Monde, ayant joué un rôle majeur dans la découverte et la diffusion d’auteurs anglo-saxons en France, Françoise Wagener fut aussi une figure importante de la biographie historique française, reconnue et primée, en plus de sa carrière au Monde.
Résumé : Dans cet article, elle insiste sur la double nature du roman : à la fois pastiche du roman victorien et œuvre résolument moderne. Fowles en reprend les codes — descriptions minutieuses, intrigue sentimentale, critique sociale — mais les détourne grâce à un narrateur omniprésent, ironique, qui commente l’action, interrompt le récit et rappelle au lecteur qu’il lit une fiction.
Sarah apparaît comme une figure de rébellion contre les carcans moraux de l’époque : ni victime ni séductrice, elle échappe aux catégories et déstabilise Charles, qui découvre à travers elle l’hypocrisie des valeurs victoriennes. Le roman devient ainsi une réflexion sur la liberté individuelle, le désir, et la difficulté de choisir sa vie dans un monde régi par les conventions.
Wagener souligne enfin l’originalité narrative de Fowles, notamment les fins multiples, qui brisent l’illusion romanesque et laissent au lecteur la responsabilité d’interpréter le destin des personnages. Pour elle, Fowles réussit à faire du roman victorien un espace de questionnement moderne, où la fiction sert à interroger la vérité, la morale et la liberté.
Extrait : "Des victoriens, Fowles passe tout au crible : mœurs, costumes, modes, manière, morale, esprit, société. Les trois castes distinctes sont là. La gentry (Charles), qui perd son pouvoir économique mais qui garde ses valeurs, honneur et devoir. La riche bourgeoisie quelque peu parvenue, 'snob' au sens étymologique du terme (la fiancée) ; le grand capitalisme anglais est en train de naître et, à cet égard, Fowles cite à plusieurs reprises Marx (ce qui ne veut pas dire qu'il soit marxiste) et nous rappelle qu'en ce printemps 1867 le premier tome du Capital était sous presse. Quant au peuple, il est représenté par des domestiques hauts en couleur et sympathiques qui jouent, comme dans Shakespeare, une réplique parodique de l'aventure sentimentale de leurs maîtres. Sarah, qui s'efforce d'ouvrir le carcan dans lequel elle étouffe, est le symbole d'un esprit d'émancipation en avance sur le siècle mais qui déjà se faisait jour..."

"On the Third Try, John Fowles Connects", Christopher Lehmann-Haupt, The New York Times, 10 novembre 1969.
Christopher Lehmann-Haupt, l’un des critiques littéraires les plus influents du New York Times dans les années 1960-70.
Résumé :
John Fowles signe un roman si captivant qu’il se lit d’une traite, tant ses mystères et ses indices disséminés exigent une attention continue. L’intrigue, d’apparence victorienne, suit Charles Smithson, gentleman moderne et darwinien, fiancé à la respectable Ernestina, mais irrésistiblement attiré par Sarah Woodruff, femme déchue et énigmatique dont la présence bouleverse son avenir tracé. Fowles maîtrise parfaitement les codes du roman du XIXe siècle — atmosphère, retenue, érotisme suggéré — tout en les détournant grâce à un narrateur ironique et érudit qui commente l’époque et joue avec les conventions. Très vite, le lecteur comprend que l’auteur ne se contente pas d’un pastiche : il prépare une transformation du roman lui-même. Dans le célèbre chapitre 55, Fowles avoue ne pas pouvoir "truquer" l’histoire ni imposer une morale victorienne depuis le XXe siècle ; il choisit donc d’écrire deux fins. La première, chaleureuse et dickensienne, satisfait les attentes du lecteur. La seconde, moderne et déstabilisante, renverse toutes les certitudes et rapproche le livre du roman expérimental. Pour le critique, cette audace narrative révèle l’arrivée d’un romancier exceptionnel, capable d’unir tradition et modernité dans un récit à la fois érudit, sensuel et profondément original.
Extrait
: "Avertissement : avant de commencer le nouveau roman de John Fowles, assurez-vous qu'il n'y a qu'une seule bûche dans le feu. Si, par malheur, vous n'avez pas la cheminée idéale pour savourer ce livre, programmez un réveil. " La Maîtresse du lieutenant français " compte 467 pages. Aussi rapide que vous soyez, rester assis dans la même position pendant toute la durée de sa lecture n'est pas bon pour la circulation sanguine. Il vous faudra penser à vous dégourdir les jambes de temps en temps. C'est ce genre de livre. Il regorge de mystères envoûtants qui exigent des réponses, et ces réponses ne sont dévoilées qu'à la dernière page. Et même au-delà. Une fois terminé, j'ai recommencé, cherchant des indices manqués, confrontant le début à la lumière de la fin. Si j'avais eu le temps, je l'aurais relu d'une traite. Le style est suffisamment élégant, les solutions suffisamment insaisissables."

"The French Lieutenant's Woman: A Discussion, Patrick Brantlinger, Ian Adam and Sheldon Rothblatt", Victorian Studies, Indiana University Press, vol. 15, n°3, mars 1972, p. 339-356. Résumé :

L’article réunit trois critiques qui commentent The French Lieutenant’s Woman de John Fowles sous trois angles complémentaires : le roman expérimental, le roman historique, et la relation entre histoire et fiction.
Brantlinger critique son anti-victorianisme et son existentialisme simplifié. Adam analyse la dimension expérimentale et la subversion des codes narratifs victoriens. Rothblatt voit dans le roman une réflexion sur l’histoire, l’absurdité moderne et la crise des institutions.
Ensemble, ils montrent que The French Lieutenant’s Woman est à la fois pastiche, critique et méditation sur la modernité.

"The Novel, Illusion and Reality: The Paradox of Omniscience in The French Lieutenant's Woman", Frederick M. Holmes, The Journal of Narrative Technique, vol. 11, n° 3, 1981, p. 184-198. Résumé :

Universitaire américain spécialiste de John Fowles, du roman contemporain et de la théorie narrative, Frederick M. Holmes analyse la manière dont The French Lieutenant’s Woman combine illusion réaliste et autoréflexivité moderne grâce à un narrateur omniscient paradoxal. Contrairement au roman Le Mage, où l’illusion doit constamment être détruite, Fowles parvient ici à révéler la fictionnalité sans briser l’immersion : le narrateur intervient, commente, se montre, mais le lecteur retourne aussitôt au récit victorien. Holmes montre que Fowles utilise les codes du roman du XIXe siècle — omniscience, réalisme documentaire, intrigue structurée — tout en les dénonçant comme artifices. Cette double stratégie permet de questionner la notion même de réalité historique : le passé victorien présenté par Fowles est moins une reconstitution factuelle qu’un produit de la littérature victorienne elle-même. Le narrateur, à la fois “dieu” et imposteur, affirme donner liberté à ses personnages, mais cette liberté reste une illusion contrôlée, comme le prouvent les trois fins. En exposant les mécanismes du roman tout en les exploitant, Fowles montre que toute réalité — historique ou fictionnelle — est une construction, et que le lecteur participe activement à cette fabrication.

"Un mensonge qui dit toujours la vérité : le discours de la victime dans The French Lieutenant's Woman de John Fowles", Christian Gutleben, Recherches anglaises et nord-américaines, Presses Universitaires de Strasbourg, vol. 33, 2000, p.45-54. Résumé :

Universitaire français, spécialiste du roman britannique contemporain, du postmodernisme et surtout du néo-victorianisme, Christian Gutleben analyse comment, en donnant la vedette à une héroïne injustement mise au ban de la société et en dénonçant, dans un appareil didactique extrêmement varié, les injustices de l’époque victorienne, The French Lieutenant's Woman de John Fowles se présente dans un premier temps comme le roman des victimes victoriennes - ce qui est également le cas de toute une série de romans baptisés romans rétro-victoriens.
Dans un second temps, le discours de la victime, soigneusement mis en valeur, se réclame faux : l’héroïne avoue avoir forgé de toute pièce son statut de femme déchue et le narrateur révèle sa complicité dans l’élaboration du subterfuge.
Pour le narrateur, cette duplicité participe d’une logique métafictionnelle de dévoilement du fonctionnement romanesque. Pour la protagoniste, le mensonge, paradoxalement, consolide son discours de victime dans la mesure où il est présenté comme l’unique solution dont dispose une femme d’origine humble pour attirer l’attention sur l’injustice de sa situation : n’est-ce pas là précisément le “mensonge qui dit toujours la vérité” cher à Jean Cocteau ?

"Existentialisme et Absurde dans l’œuvre de John Fowles The French Lieutenant's Woman", Marie-Pierre Quémerais, 2020, 24 p. Résumé :

Universitaire, auteure d'une thèse sur ce sujet, Marie-Pierre Quémerais analyse The French Lieutenant’s Woman à travers les concepts clés de l’existentialisme (liberté, choix, responsabilité, authenticité) et de l’absurde (rupture entre désir de sens et indifférence du monde). Elle montre que Fowles construit un roman où les personnages — surtout Charles — sont confrontés à des situations qui les obligent à choisir sans garantie, dans un univers dépourvu de certitudes morales. Le narrateur omniscient, en brisant l’illusion réaliste, rappelle constamment l’artificialité du récit et place le lecteur face à l’absurdité de toute quête de sens stable. Sarah, figure énigmatique, incarne la liberté radicale : elle refuse les rôles sociaux, échappe aux catégories, et force Charles à se confronter à sa propre inauthenticité. Les fins multiples illustrent la contingence de l’existence : aucune vérité unique, seulement des possibles. Marie-Pierre Quémerais conclut que Fowles transforme le roman victorien en laboratoire existentialiste, où l’individu doit inventer sa propre voie dans un monde sans transcendance.

"Rewriting Women's Stories: Ourika and The French Lieutenant's Woman", Doris Y. Kadish, South Atlantic Review, Vol. 62, n° 2, printemps 1997, p. 74-87. Résumé :

Universitaire américaine spécialiste de la littérature française du XIXe siècle, des études féministes et des écrits francophones sur l’esclavage, Doris Y. Kadish montre que John Fowles, dans The French Lieutenant’s Woman et dans sa traduction d’Ourika, réécrit l’œuvre de Claire de Duras d’une manière qui renforce l’autorité masculine et affaiblit les dimensions féminines essentielles du texte original.
Elle explique que Mme de Duras donne à Ourika une voix, une subjectivité et une identité féminine ancrée dans des liens avec d’autres femmes (Mme B., le couvent).
Fowles, au contraire, maintient Sarah Woodruff dans le silence : elle est observée, diagnostiquée, interprétée par des hommes (le narrateur, Charles, Dr Grogan).
Sarah est souvent vue comme un "spécimen" ou un corps à analyser. Dans sa traduction d’Ourika, Fowles renforce le discours médical masculin en durcissant le vocabulaire clinique. Il ignore la tradition féminine antiesclavagiste et lit Duras à travers des références masculines (Chateaubriand).
Claire de Duras construit une identité féminine autonome, liée au corps, à la sensualité et à la communauté ; Fowles construit une figure féminine isolée, sexualisée et définie par les hommes.
Conclusion : Fowles réactive Ourika mais en la filtrant par un regard masculin, ce qui, selon Doris Y. Kadish, révèle les différences profondes entre écriture féminine et écriture masculine.

"Reclaiming Masculinist Texts for Feminist Readers: Sarah Woodruff's The French Lieutenant's Woman", Bonnie Zare, Modern Language Studies, vol. 27, n° 3-4, automne-hiver 1997, p. 175-195. Résumé :

Universitaire américaine spécialisée en études féministes, en littérature contemporaine et en études de genre, Bonnie Zare est surtout connue pour ses travaux sur les représentations des femmes, les lectures féministes et les stratégies de réappropriation des textes écrits par des hommes. Ainsi examine-t-elle pourquoi The French Lieutenant’s Woman, malgré son narrateur masculin et sa focalisation masculine, continue d’attirer de nombreuses lectrices féministes. Elle s’appuie sur les études de Patrocinio P. Schweickart, figure importante des feminist reading studies, pour montrer que même les textes patriarcaux peuvent contenir des moments de libération que les lectrices peuvent s’approprier. Bonnie Zare reconnaît que Sarah est souvent sexualisée et que le roman refuse d’accéder à sa conscience, mais elle conteste l’idée qu’elle ne serait qu’un fantasme masculin. Au contraire, Sarah utilise les codes victoriens pour défier les normes, manipuler les attentes sociales et affirmer sa liberté. Sa sensualité peut aussi produire un plaisir féminin, via ce que Bonnie Zare appelle le “cross-looking”, une appropriation du regard masculin. Les fins du roman, loin de condamner Sarah, ouvrent un espace d’interprétation où les lectrices peuvent choisir une lecture émancipatrice. Ainsi, B. Zare montre que le roman, bien que masculin, peut être réinvesti par des lectrices féministes qui y trouvent des possibilités de résistance et d’identification.


ENTRETIENS AVEC JOHN FOWLES

En voici de longs extraits traduits, avec des passages en rouge pour attirer l'attention sur certains points. De longs extraits pour donner l'impression de bavarder avec John...

"John Fowles, l'Art de la fiction", interview par James R. Baker, The Paris Review, n° 111, été 1989. Extraits :

- Est-il exact de dire que vous n'avez commencé à vous forger une identité d'écrivain qu'après votre entrée à Oxford en 1947 et votre engagement dans une révolte assez à la mode contre les limites d'un milieu bourgeois de banlieue ?
- Oui, tout à fait exact, même si l'idée de rejoindre une "révolte à la mode" me semble un peu erronée. Il faut se rappeler que ma génération – je suis né en 1926 – a passé la fin de son adolescence et le début de sa vingtaine en temps de guerre, suivis d'une période d'austérité nationale dont les séquelles psychologiques étaient similaires à celles de la guerre. Oxford, à la fin des années 1940, était, je crois, pour tous ceux d'entre nous qui ont eu la chance d'y être, une sorte de merveilleuse échappatoire à tout cela – un rêve heureux, un monde parallèle… en quelque sorte un roman dont nous avions entendu parler, mais que nous n'avions jamais lu auparavant. Un monde où l'individu primait sur la nation. Je suis passé de l'"ordre" et de la discipline stricts du Corps des Marines britanniques à l'insouciance ancestrale d'Oxford ; ce fut une expérience enivrante pour nous tous, une véritable ivresse, bien loin de toute révolte.
Je dois ajouter que, durant mon adolescence, j'ai vécu une expérience plutôt inhabituelle pour un jeune de mon âge : j'ai été nommé délégué de classe de mon grand collège (en réalité, en Grande-Bretagne, un établissement privé, bien sûr). À l'époque, les délégués étaient responsables de toute la discipline mineure au sein de l'établissement, en dehors des cours, et pouvaient infliger des punitions, voire frapper les élèves indisciplinés. Nous étions, pour ainsi dire, à la tête de la Gestapo, avec une armée de préfets subalternes pour nous aider à espionner, patrouiller, intimider et brutaliser les centaines d'autres garçons. C'était vraiment un système déplorable, et j'aurais aimé pouvoir dire qu'une part plus sensible de moi-même s'y soit immédiatement insurgée. Ce ne fut pas le cas. Le pouvoir m'est monté à la tête, et ce n'est qu'après – une fois sorti de l'école – que je l'ai rejeté complètement. Depuis lors, j'ai toujours voué une haine farouche à toute forme d'autorité publique – non pas à chaque individu qui la représente, mais à l'idée même qui la sous-tend.
Entre autres, les élèves délégués étaient largement dispensés de toute autre tâche, ce qui eut des conséquences désastreuses sur ma propre carrière "académique". Nous étions également censés servir de modèles à l'ensemble du système (dans mon école, former les futurs administrateurs d'un Empire britannique déjà moribond, imprégnés de toutes les prétendues vertus bourgeoises), un rôle que j'ai fini par mépriser et que je ne désirais pas. Cela s'est produit durant les deux années environ que j'ai passées dans les Royal Marines entre la fin de mes études et mon entrée à Oxford. Autrement dit, je suis arrivé à Oxford en rejetant totalement tout ce en quoi on m'avait inculqué des convictions. Oxford a magnifiquement confirmé cette révolte, plutôt que de l'initier.

- Qu’est-ce qui vous a incité à lire en français durant vos quatre années à Oxford ? Quels auteurs vous ont particulièrement marqué ? Montaigne, par exemple, a-t-il été une influence et un modèle dans la formation de votre philosophie humaniste ?
-
C'était en grande partie un pur hasard. J'étais plutôt bon en langues vivantes à l'école et j'avais un professeur très compréhensif. Il allait de soi que j'en étudierais plus tard à l'université. C'était, bien sûr, l'époque du service militaire obligatoire. Je me suis donc engagé dans les Marines de 1944 à 1946, terminant comme lieutenant, chargé de former les recrues qui aspiraient à devenir commandos. À ce moment-là, j'hésitais entre m'engager définitivement dans les Marines ou accepter la place qui m'avait été promise à Oxford. Un jour, nous avons reçu la visite officielle d'Isaac Foot, un maire de Plymouth très connu. J'ai été nommé son aide de camp par intérim pour l'occasion et j'en ai profité pour lui demander conseil. À ma grande surprise – nous avions tous été conditionnés à cette époque à croire que seul le devoir national de chacun, en tant que membre de la classe moyenne, comptait – il m'a déclaré d'un ton sec que seul un imbécile y verrait un dilemme. Si j'avais une place à Oxford, il était évident que je devais y aller, et non chez les Marines. Encouragé par les propos d'Isaac Foot, j'ai immédiatement postulé.
Durant ma première année à Oxford, j'ai étudié le français et l'allemand. J'appréciais mes professeurs de français, mais pas ceux d'allemand, et j'ai donc abandonné l'allemand… un choix que je regrette encore un peu aujourd'hui. Malgré les terribles expériences vécues dans les tranchées, puis dans l'armée d'occupation en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, mon père préférait de loin la littérature allemande à la littérature française. Ma décision ne lui a pas plu. En un sens, j'allais à l'encontre de la tradition familiale (ou victorienne) en tournant le dos à l'Allemagne et à la langue allemande. Mais aujourd'hui, quarante ans plus tard, je suis convaincu que c'était fondamentalement la bonne décision. Je pense qu'il est bien plus utile pour le futur romancier – pour tout amateur de culture – de bien connaître l'Europe latine que l'Europe germanique et nordique. Les Allemands ressemblent trop aux Britanniques, et les Français sont si différents. Nous avons besoin de ce qui nous manque naturellement.
Durant mes études, j'ai entretenu des "passions" avec divers écrivains français, même si certaines ont mis des années à se manifester. J'aimais beaucoup Montaigne, bien que je ne l'aie pas relu depuis longtemps. Il me semble l'un des Européens les plus sains d'esprit et les plus brillants intellectuellement de tous les temps, et c'est lui qui m'a initié à l'humanisme, une voie que je suis depuis lors. À cette époque, nous devions consacrer beaucoup de temps à l'ancien français, et nous nous plaignions souvent de ses difficultés linguistiques ; mais j'ai fini par développer une affection pour les premiers récits – pour Marie de France, Chrétien de Troyes et les autres, les pères et mères du roman européen. J'aimais aussi la comédie française, en particulier Molière et Marivaux – pas Racine et Corneille, hélas –, et j'appréciais les poètes de la fin du XIXe siècle : Baudelaire, Mallarmé, Laforgue. J'ai aussi été particulièrement séduit par cette élégante et précise tradition de la pensée, par l'apothème et la sagesse soigneusement ciselés, quelque chose que nous n'avons jamais vraiment maîtrisé en anglais – Pascal, La Rochefoucauld, Chamfort, et tous les autres. Cette admiration a ruiné un livre que j'ai écrit plus tard, The Aristos. J'en ai tiré la leçon. Il n'y a pas que les vins qui ne voyagent pas entre nos deux pays.
De manière générale, je n'ai jamais éprouvé un grand enthousiasme pour le courant classique de la tradition française, dont l'apogée est, je suppose, Racine. Même à Oxford, je me perdais sans cesse dans des digressions, des lectures que je n'aurais pas dû faire – du moins pour les examens. Je ne me suis jamais particulièrement intéressé à la littérature française contemporaine. Bien que j'aime la langue, je n'ai jamais appris à bien la parler, même si je me considère comme un assez bon lecteur. Mais c'était, je crois, l'objectif de l'ancienne université d'Oxford à cette époque : apprendre à comprendre la France et les Français, et non à parler couramment la langue. Cela demeure pour moi une différence fondamentale entre le "français" universitaire – ou toute autre culture et langue étrangère – et sa variante enseignée dans les écoles de langues. Ce sont, ou devraient être, deux choses différentes. L'une est destinée aux êtres humains, l'autre aux hommes d'affaires. Je ne pense pas que les pédagogues modernes l'aient jamais compris, du moins dans ce pays.

- Mais les écrivains existentialistes — Sartre, Camus, de Beauvoir — n'ont-ils pas joué un rôle important dans votre quête de liberté face aux structures rigides de votre milieu conservateur ?
-
Ces écrivains nous sont certainement apparus après la guerre comme des figures étranges et fascinantes. J'ai toujours préféré Camus. J'ai souvent eu du mal à comprendre Sartre. Je me souviens avoir abandonné L'Être et le Néant, partagé entre désespoir et dégoût. Ce n'était pas seulement un problème de langue, mais plutôt un problème philosophique : je ne comprenais pas vraiment ce qu'il voulait dire. Cela vaut pour la plupart des gourous qui ont suivi. Je ne me souviens pas avoir lu Simone de Beauvoir à cette époque. Je pense que cette "influence" venait en partie des interminables discussions à Oxford sur "les existentialistes", "l'authenticité", l'engagement et tout le reste, toutes ces condamnations implicites de la vision bourgeoise de la vie, qui m'ont marqué. Cela correspondait à des sentiments que j'éprouvais déjà, je crois, même si c'était de manière confuse, mais qui ont certainement été accélérés par les écrivains existentialistes.
Les étudiants qui étudient mon travail y voient souvent une forme d'existentialisme, bien plus que je ne l'ai jamais ressentie moi-même. Mais c'est un sentiment qui m'est familier, en tout cas. On vous présente comme quelque chose que vous n'avez jamais vraiment été. Bien sûr, c'est flatteur d'être autant étudié ; mais je ne suis pas entièrement satisfait de cette fascination actuelle pour les écrivains vivants, si prisée des étudiants et des professeurs de littérature. J'écris pour d'autres raisons que celle de fournir de la matière aux facultés de littérature. (Voir=>l'interview intégrale traduite)

"A Conversation with Fowles on the Art of Fiction", Susana Onega, Form and Meaning in the Novels of John Fowles (U.M.I. Research Press, 1989). Extraits traduits :

- Vous avez évoqué une tension dans votre œuvre, une opposition entre la tradition réaliste anglaise et votre formation française, plus expérimentale. Quelles sont les idées fondamentales que vous avez retenues de chacune et dans quelle mesure ont-elles influencé votre évolution littéraire ?
- Quand j'étais beaucoup plus jeune, j'ai enseigné pendant un an dans une université française, où j'étais censé donner des cours d'anglais. Ce fut un désastre, car je ne connaissais absolument rien à la littérature anglaise. J'en avais quelques notions : j'avais étudié la littérature française à Oxford et je connaissais assez bien les romans français et l'histoire du pays. Mais quand je devais soudainement me lever et parler de Shelley, Keats, Byron et Rupert Brooke, bref, de tout ce qui figurait au programme de français de la faculté d'anglais, j'étais complètement perdu. Je n'aurais jamais dû être embauché. D'ailleurs, à la fin de l'année, l'université m'a congédié sans le moindre regret. Je suis ensuite parti en Grèce, et l'établissement où j'enseignais m'a également congédié à la fin de mon séjour - autrement dit, j'ai été renvoyé. C'était pour des raisons assez différentes, mais je pense qu'en général, il est plutôt bon pour les romanciers de connaître des échecs comme celui-ci en début de carrière. Si vous voulez devenir romancier, vous n'avez pas besoin d'être enseignant.
Il existe en Angleterre une théorie - encore plus répandue aux États-Unis - selon laquelle, pour devenir romancier, tous les aspirants écrivains doivent faire leurs études universitaires. Ils ne vivent pas de leurs livres, mais d'un emploi au sein de l'université. Je pense que l'enseignement est une très mauvaise voie pour un écrivain, si l'on considère cela comme une carrière. Lorsque de jeunes romanciers anglais me demandent conseil, je réponds toujours : "N'importe quel conseil, sauf celui de devenir professeur." C'est curieux, car enseigner une langue, sa littérature et l'écriture peuvent sembler des activités parallèles et proches, mais enseigner la littérature constitue, d'une certaine manière, une très mauvaise base pour écrire ou créer de la littérature. C'est pourquoi on trouve peu de professeurs de littérature qui soient de véritables écrivains. Il y en a eu un ou deux. Actuellement, en Angleterre, nous avons deux professeurs d'anglais célèbres qui sont aussi de bons écrivains : Malcolm Bradbury et David Lodge, mais ce sont des exceptions. Il y en a eu un ou deux en Amérique aussi. Lionel Trilling, aux États-Unis, était un critique et professeur d'anglais renommé, ainsi qu'un romancier. Mais en général, on n'apprend pas à écrire des livres en étant doué pour les analyser et les expliquer. Cela peut vous paraître étrange, mais croyez-moi, c'est vrai.

- Pensez-vous que tout romancier, même le plus expérimental, devrait écrire uniquement sur des choses et des lieux qu'il connaît de première main ? Ou, en d'autres termes, pensez-vous que l'expérience de la vie réelle soit aussi nécessaire que le génie ?
- Je pense que c'est important pour les jeunes écrivains. J'y suis tout à fait favorable, car je suis internationaliste dans l'âme. Je pense qu'il est très important pour les jeunes écrivains, et même pour tous les jeunes, de voyager. J'ai beaucoup voyagé dans ma jeunesse, mais maintenant, à mon âge, je souffre un peu de cette forme de complaisance : j'ai l'impression d'avoir tout vu et tout lu. C'est un danger à mon âge. J'ai soixante ans actuellement [l'interview a eu lieu en décembre 1986]. On croit avoir tout vu et ne plus rien découvrir de nouveau, mais c'est faux, comme je viens de le constater en Espagne. C'est bien plus que cela. Je suis en train de réfléchir, pour l'instant, à une idée de nouveau roman, et je trouve que venir en Espagne est une expérience formidable et très enrichissante pour l'écrivain. Tout s'enrichit mutuellement, les objets que l'on voit nous attirent soudainement et l'on se dit : "Tiens, ça pourrait être utile !" Ou encore : "C'est quelque chose que je dois retenir." Voilà pourquoi je ne cesse de questionner mes hôtes, pourtant si aimables, sur les mots étranges ou les habitudes bizarres que je vois. Les romanciers sont comme des pies, ils glanent tout ce qu'ils peuvent. Nous sommes vraiment obligés d'être des pies, d'amasser des masses d'informations que nous n'intégrerons jamais à nos livres et que nous n'utiliserons peut-être jamais. Avoir l'esprit d'un romancier, c'est un peu comme posséder un débarras dans sa maison, une vieille brocante, une boutique d'antiquités. D'une certaine manière, il faut avoir cette pièce remplie de vieux meubles, dans notre cas d'événements et de personnages, des personnages que l'on n'a jamais développés. Et puis, un jour, soudain, on sent qu'il y aura bien une place pour tel ou tel personnage ou tel ou tel événement.
Voilà, je crois, une différence fondamentale entre nous et les professeurs d'anglais. J'ai l'impression d'être un mouton parmi les chèvres ici à Saragosse, ou une chèvre parmi les moutons. Un romancier est fondamentalement différent d'un expert en littérature. Nous n'avons pas besoin d'avoir l'esprit ordonné, ni de connaître Derrida, Barthes ou les grands théoriciens sur le bout des doigts. Nos idées sont assez libres, nous avons une masse d'informations disparates qui ne nous servent à rien, ni à personne d'autre d'ailleurs, mais nous devons trimballer notre esprit saturé de ces faits. Il faut avoir un trésor personnel, une maison pleine d'objets ou de souvenirs qui, un jour, pourraient s'avérer utiles - peut-être, peut-être, peut-être, ou peut-être disparaîtront-ils à jamais. C'est en écrivant ainsi que nous obtenons une réponse importante de la part du lecteur. Le romancier n'entretient pas de relation avec les lecteurs, au pluriel. Il faut se rappeler que l'on s'adresse toujours à un seul lecteur, un lecteur qu'il faut titiller comme on chatouille une truite, évoquer un univers, éveiller ses émotions. Dans la plupart des romans, je crois, on fait appel à la part d'ombre, à la part d'ombre de l'esprit du lecteur, à la nôtre. Ce n'est ni par la théorie, ni par la logique, ni par un ordre précis, que l'on établit cette communion avec ce lecteur unique, qui devient notre frère ou notre sœur dans l'expérience de la lecture.

- Vous avez souvent expliqué que certains de vos romans sont nés d'une simple image : La Maîtresse du lieutenant français, par exemple, est né de l'image d'une femme debout sur le quai de Lyme Regis, contemplant une mer agitée ; ou encore L'Obsédé, d'un article de journal relatant l'enlèvement d'une jeune femme retenue prisonnière dans un abri anti-aérien à Londres. D'autres romans ont-ils également vu le jour de manière similaire ?
- Cela m'arrivait souvent, un peu comme une image fixe de cinéma. J'avais une vision soudaine. Dans un autre roman, un de mes préférés d'ailleurs, Daniel Martin, j'ai eu une image précise, à la toute fin du livre : une femme debout dans un désert. Je ne savais même pas où, à ce moment-là. Elle semblait pleurer, perdue, dans un moment de désolation totale. C'est à partir de ces petites images, très semblables à des images fixes de cinéma, par exemple de bons films de Buñuel ou d'Eisenstein, que je perçois le pouvoir d'évoquer tout un film, même avec une seule image. Cela semble avoir un certain effet sur moi. Je ne pense pas que ce soit le cas pour beaucoup de romanciers, c'est une particularité qui m'est propre. Je suis quelqu'un de visuel à d'autres égards. En général, je préfère de loin aller dans une galerie d'art que de participer à une discussion littéraire. Les images m'ont toujours parlé, du moins sur le plan émotionnel.

- Dans La Maîtresse du lieutenant français, le narrateur proteste qu'il ne peut contrôler ses personnages et qu'une fois créés, ils sont libres de leurs choix. Si vous partagez l'avis de votre narrateur, la conclusion qui s'impose est que vous n'avez pas de plan préconçu lorsque vous commencez à écrire un roman, que vous n'avez pas décidé de la fin à l'avance. Est-ce exact ?
- Oui. Encore une fois, n'oubliez pas que je m'adresse à vous personnellement et que cela ne vaut pas pour tous les romanciers. Je sais que certains écrivent en suivant des plans minutieusement préparés et préconçus, et si vous lisez des ouvrages sur l'écriture romanesque, on y conseille généralement : "Élaborez un plan précis et respectez-le." Je suis tout à fait différent. Je suis, en quelque sorte, un vagabond, un flâneur. The Rambler était un célèbre périodique anglais du XVIIIe siècle, et son titre m'a toujours fasciné. Le vagabond, celui qui flâne et s'égare au gré de la vie. Je pense que la notion de bifurcation est essentielle dans la création narrative, car on se retrouve constamment face à des choix. Or, si l'on écrit en suivant un plan élaboré et préparé, le choix nous échappe : le plan nous impose telle ou telle direction, et telle autre, mais je n'aime pas cela. J'apprécie, dans l'acte même d'écrire, cette sensation de ne pas savoir où l'on va. Il faut, dans ce domaine, connaître des principes ou des sentiments profonds qui vous guident de manière très souple, mais sur la page elle-même, on ne sait souvent pas quand une scène va se terminer, comment elle va se terminer, ni même, si on la termine d'une certaine façon, si cela va changer l'avenir du livre.
Voyez-vous, il s'agit d'un état d'incertitude, ou, en termes de physique moderne, d'indétermination. On n'est jamais tout à fait sûr de la tournure que prendront les faits concrets et les personnages que développe le récit d'un livre. Il arrive parfois d'avoir des matins extraordinaires, et ce sont les seuls moments de ma vie où je me permettrais, avec beaucoup de modestie, de revendiquer un génie. C'est à ce moment-là que les idées vous assaillent avec une telle force que, très souvent, vous ne pouvez pas les noter ; elles surgissent si vite, dans mon cas souvent des fragments de dialogue, si vite qu'il est littéralement impossible de les écrire. Ces moments sont très rares ; on les implore, on ne peut les provoquer, ils viennent tout simplement. Et j'ai remarqué, assez étrangement, qu'ils surviennent généralement lorsqu'on se sent malade et déprimé. Je ne sais pas si vous connaissez le philosophe et philosophe français Pascal, mais Pascal a vécu une expérience religieuse de ce genre, qu'il n'a jamais pu décrire. Il ne pouvait s'empêcher de dire : "Feu ! Feu ! Feu !" Il voulait dire : "J'étais submergé par le feu, et c'était indescriptible."
Très rarement, on éprouve ces sensations, presque des visions, en contemplant l'ensemble du livre. On perçoit toutes sortes d'évolutions et ces moments procurent un sentiment d'euphorie, de bonheur extraordinaire. Bien souvent, plus tard, en relisant des notes griffonnées à la hâte, on réalise qu'elles étaient dénuées de sens, mais généralement, on en retire une ou deux idées, parfois bien plus, qui se révèlent importantes pour le livre. C'est là une autre distinction entre les écrivains, les poètes et les professeurs de littérature. Il ne s'agit pas de moments rationnels, mais plutôt d'inspiration chamanique. Un chaman, si vous vous en souvenez, à l'âge de pierre et même avant, était une sorte de magicien tribal, un prêtre de la tribu. Récemment, en Angleterre, un écrivain du nom de Nicholas Humphreys, zoologiste de formation (il étudie le comportement animal), a publié un ouvrage suggérant que les dramaturges, les poètes et les romanciers peuvent tous être associés à l'idée du chaman s'adressant à la tribu et parlant en son nom.

- Mais si c'est le cas, comment expliquez-vous la perfection structurelle de vos romans ? (...) Cela ne peut pas être le fruit du hasard. Ou peut-être que si ?
- Eh bien, je pourrais peut-être répondre de manière un peu détournée. L'écriture d'un roman se déroule en deux étapes ; il y en a beaucoup, mais on peut les résumer en deux grandes. La première est cette première ébauche, un peu chamanique. Dire qu'on est inspiré par les muses, comme au XVIIIe siècle, est ridicule, mais c'est un domaine où il faut faire taire le professeur, le censeur, la part critique de soi-même. Beaucoup de personnes très douées en linguistique sont incapables d'écrire des romans, car il faut apprendre à être deux personnes en une. L'une doit être innocente, comme hypnotisée par elle-même, et l'autre très sévère et objective, une sorte de professeur de soi-même. J'ai reçu un jour une lettre d'un étudiant américain qui disait : "Cher Monsieur Fowles, j'ai cru comprendre que vous étiez un expert de l'œuvre de John Fowles." Cela m'a amusé et intrigué, car il pensait visiblement qu'il devait y avoir deux personnes différentes. L'une était une sorte de professeur officieux de John Fowles, et l'autre, Monsieur Fowles, à qui il devait écrire. Mais cette schizophrénie dont il souffrait, tu en as besoin toi-même. Dans cette seconde période, dans ce second soi, il faut être très sévère, il faut avoir son crayon bleu à portée de main. Une vieille règle en anglais dit que, lorsqu'on relit une page de son propre texte, la première chose à rayer est ce qu'on considère comme la meilleure phrase. Il y a du bon sens là-dedans. On est très souvent tellement attiré par une seule expression ou phrase qu'on ne voit pas qu'elle dénature toute la page, voire un chapitre. La meilleure solution est souvent de la supprimer.

- Et les fins ouvertes dans Le Mage et La Maîtresse du lieutenant français ne sont pas censées faire écho à la thèse des romans selon laquelle la quête du héros existentialiste est la quête elle-même ?
- Oui, je l'étais quand j'étais plus jeune, bien avant d'avoir la moitié de mon âge actuel. Nous étions tous en Angleterre à cette époque, et nous étions prosternés devant Camus, Sartre et l'existentialisme français. Non pas que nous le comprenions vraiment, mais nous en avions une sorte d'idée, une sorte de rêve. La plupart d'entre nous en étions victimes. J'aime beaucoup cette philosophie comme structure romanesque et, d'une certaine manière, je l'utilise encore. Je ne dirais pas aujourd'hui que je suis encore existentialiste au sens social ou culturel du terme. Ce qui m'intéresse bien plus, en ce qui concerne le roman moderne, c'est le sujet même de la fiction. J'ai lu récemment la plupart des œuvres d'Italo Calvino, le romancier italien. Cela m'a profondément marqué, car j'avais le sentiment qu'il faisait ce que j'essaie de faire, ou ce que j'ai toujours essayé de faire. Nous autres écrivains sommes bien sûr toujours un peu jaloux et envieux les uns des autres, et il nous arrive très souvent de nous poignarder dans le dos. Mais il y a certains écrivains avec lesquels on ressent une fraternité, un sentiment presque sororal, et Calvino est de ceux-là. J'éprouve aussi une grande sympathie pour Márquez, pour Borges, pour toute l'influence sud-américaine sur le roman européen contemporain. Je pense que c'est pour moi l'influence majeure sur la fiction d'aujourd'hui. Elle est bien plus importante que celle de Beckett, du roman noir, du roman de l'absurde, des romans existentialistes, du théâtre de Sartre, etc. J'ai vraiment le sentiment que tout cela a disparu. (...)

J'aime l'idée française du jeu d'esprit, du livre plus léger. Aux États-Unis, on souffre de cette croyance que les romans doivent devenir toujours plus longs, toujours plus importants, toujours plus ambitieux. C'est comme gonfler un ballon d'air chaud. J'aimais l'idée, beaucoup plus européenne, de produire des œuvres mineures, quelque chose qu'on fait avec plaisir, auquel on ne consacre pas beaucoup de temps et pour lequel on ne risque pas sa vie. On ne va pas mourir en martyr pour ce livre. Mantissa était vraiment un commentaire, rien de plus, sur les difficultés d'être écrivain. J'ai toujours eu une certaine croyance aux muses. Bien sûr, il n'existe pas de muse unique pour un roman, mais j'ai choisi Érato, la muse de la poésie amoureuse lyrique dans la Grèce antique. L'idée qu'elle était enfermée avec un aspirant romancier et qu'ils se détestaient cordialement m'a séduite.
On rencontre ce genre de problème quand on écrit, ou du moins, je le rencontre, car je suis un homme souvent très attaché aux personnages féminins. Quand on écrit des dialogues - et c'est la partie la plus difficile, techniquement parlant, de tout roman - on ne sait jamais ce qu'ils vont dire. J'ai eu un cas remarquable avec La Maîtresse du lieutenant français. Je me souviens avoir passé une journée entière à chercher une seule phrase de Sarah, l'héroïne. J'ai essayé phrase après phrase, toutes à la corbeille - et puis j'ai compris qu'en réalité, elle disait, dans la mesure où un personnage littéraire peut être réel : "Je ne dis rien pour l'instant." Elle disait : "Vous vous trompez en pensant que le dialogue est nécessaire ici. Il ne l'est pas." Et c'est ainsi que c'est resté dans le livre. Elle est silencieuse. Cette relation qu'on entretient avec les personnages principaux ressemble un peu aux dialogues que j'ai mis dans Mantissa : on a souvent l'impression qu'ils nous résistent. Ils disent : "Je ne vais pas emprunter cette route", "Je ne veux pas me faire cambrioler", etc. Bizarrement, il faut les écouter. C'est un peu comme avec les écoliers. Parfois, il faut les secouer et leur dire : "Non ! Vous allez faire ce que je vous dis !" Mais, comme avec les écoliers, il arrive qu'ils essaient de vous dire quelque chose qu'il vaut mieux écouter si l'on veut être un bon professeur.
(...)

Un de mes amis en Angleterre est le dramaturge Harold Pinter, et je pense qu'il est le principal représentant de cette technique en anglais. Il s'agit de réduire à l'extrême - et c'est ce qui fait de lui un si bon scénariste de cinéma - les dialogues superflus en veillant à ce que chaque réplique soit parfaitement efficace. Chaque mot y est employé, même les silences, dans ses meilleures pièces. Je souhaitais vraiment, dans La Créature, exploiter un peu cette force difficile du dialogue pur, bien qu'il soit dramaturge et moi romancier.
Je pense que le roman n'a pas su s'adapter au monde moderne, notamment en ce qui concerne la liberté de choix du romancier. Savoir ce qu'il faut omettre, ce qu'il faut laisser de côté, est pourtant une qualité essentielle pour un romancier. Nombre d'écrivains, et je crains que les Américains ne soient un peu en cause, écrivent beaucoup trop. Ils ne laissent aucun effort au lecteur. Il faut, voyez-vous, gagner la confiance du lecteur, et le meilleur moyen d'y parvenir est de lui offrir une lecture agréable, intrigante et intéressante. Ainsi, tout ce que vous omettez, toutes les zones d'ombre dans votre texte, alimentent cette relation privilégiée que vous entretenez avec le lecteur.
Je suis moi-même coupable de ce défaut. Je relis de vieux textes que j'ai écrits et je me dis que j'aurais dû en supprimer bien des choses. On se rend compte qu'on est toujours trop riche, trop ampoulé ; on pourrait être plus concis. Je relisais un passage de Cervantès, Don Quichotte, l'autre jour. Bien sûr, c'est une œuvre historique, mais même à ce moment-là, j'étais tenté de prendre mon crayon bleu. Il y a des passages entiers où l'on se dit : "Tiens, il n'en a pas vraiment besoin." C'est un grand écrivain et, bien sûr, c'est une œuvre historique et agréable à lire, mais d'un point de vue strictement moderne - c'est la même chose pour Defoe en Angleterre -, c'est leur prolixité, leur prolixité inutile, qui me frappe personnellement à la relecture.
(Voir=>l'interview intégrale traduite)


Et en image ? On peut le voit dans la 600e émission d'Apostrophes en 1987, avec Jorge Semprun, Vargas Lhosa, Michel Serres, François Bernard Huyghe et John Fowles pour son roman La créature sur le site de l'INA.

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