Olga Tokarczuk en 2017


Libretto
, 288  p.
trad. Margot Carlier

Les trois premiers chapitres
en ligne ICI

Quatrième de couverture : Janina Doucheyko vit seule dans un petit hameau au cœur des Sudètes. Ingénieur à la retraite, elle se passionne pour la nature, l’astrologie et l’œuvre de William Blake. Un matin, elle retrouve un de ses voisins mort dans sa cuisine, étouffé par un petit os.
C’est le début d’une longue série de crimes mystérieux sur les lieux desquels on retrouve des traces animales. La police enquête. Les victimes avaient toutes pour la chasse une passion dévorante. Quand Janina Doucheyko s’efforce d’exposer sa théorie sur la question, tout le monde la prend pour une folle... Car comment imaginer qu’il puisse s’agir d’une vengeance des animaux ?

"Un fascinant polar aux accents poétiques et fantastiques" Baptiste Léger, L'Express

"Un livre prodigieux"
Anne-Marie Mitchell, La Marseillaise



éd. Noir sur Blanc
, 2012, 304 p.
également en version numérique

Quatrième de couverture : Il y a un vieux remède contre les cauchemars qui hantent les nuits, c’est de les raconter à haute voix au-dessus de la cuvette des W.-C., puis de tirer la chasse.
Après le grand succès des Pérégrins, Olga Tokarczuk nous offre un roman superbe et engagé, où le règne animal laisse libre cours à sa colère. Voici l’histoire de Janina Doucheyko, une ingénieure en retraite qui enseigne l’anglais dans une petite école et s’occupe, hors saison, des résidences secondaires de son hameau. Elle se passionne pour l’astrologie et pour l’œuvre de William Blake, dont elle essaie d’appliquer les idées à la réalité contemporaine. Aussi, lorsqu’une série de meurtres étranges frappe son village et les environs, au cœur des Sudètes, y voit-elle le juste châtiment d’une population méchante et insatiable.
La police enquête. Règlement de comptes entre demi-mafieux ? Les victimes avaient toutes pour la chasse une passion dévorante. Quand Janina Doucheyko s’efforce d’exposer sa théorie — dans laquelle entrent la course des astres, les vieilles légendes et son amour inconditionnel de la nature —, tout le monde la prend pour une folle. Mais bientôt, les traces retrouvées sur les lieux des crimes laisseront penser que les meurtriers pourraient être… des animaux !

Olga Tokarczuk (né en 1962, prix Nobel 2018)
Sur les ossements des morts (2009)

Nous avons lu ce livre pour le 5 juin 2020.
Le groupe breton le lit pour le 18 juin.

En bas de page, des infos sur l'auteure et son œuvre : œuvres d'Olga Tokarczuk, son écriture, prix Nobel, émissions, articles, éditrices, traductrice, repères biographiques avec potins bien sûr...

Nos 30 cotes d'amour
 •Annick LClaireFrançoiseMonique SSéverine 
     Anne-Sophie Catherine
Chantal •Cindy DanièleDenis •Édith •FanfanGenevièveJacqueline •Marie-ClaireMonique L MurielNathalie •Pierre •Yolaine
        Annick AChristelleEtienneLisaMarie-Odile
Fanny Laura •Manuel
•Suzanne

Première rencontre en direct après le confinement.
Mais pas question que le coronavirus modifie notre programme
et nos échanges ne se sont pas interrompus :
- en mars pour Les choses
- en avril pour Martin Eden
- en mai pour L'Affaire Arnolfini

Danièle
Bonjour à vous qui allez vous retrouver en live après ce long confinement !
Sur les ossements des morts ! Quel livre étonnant ! Un polar plein d'imagination narrative, c'est l'histoire d'une vengeance contre ceux qui tuent et torturent des animaux, un manifeste contre les chasseurs, un livre engagé pour le respect de tous les êtres vivants (c'est une tendance actuelle, on parle d'antispécisme).
Quel personnage attachant, cette Janina Doucheyko ! Mais est-elle folle ? Qui est fou dans cette histoire ? Peut-on cautionner ses actions ? Ses amis le font totalement, en la protégeant de toute poursuite policière ou judiciaire. C'est une belle leçon d'humanité, mais cela pose peut-être question. En tout cas, loin d'être une histoire macabre, cela devient un polar malicieux, dont le personnage principal donne l'impression de faire des farces, sans aucune mauvaise conscience, à ceux qui ont provoqué la mort des animaux, juste retour des choses.
J'aime le motif de l'astrologie qui circule dans le roman, et qui permet à notre personnage hors norme d'expliquer les choses de façon romanesque et parfois de cautionner son action. C'était écrit, en quelque sorte.
J'aime aussi la voir créer une foison de théories, basées sur une imagination sans limites. C'est sa façon à elle d'exprimer son besoin de liberté, son rejet du conformisme. C'est son côté rebelle, qui s'oppose à toute pensée dominante. "Il faut toujours garder les oreilles et les yeux ouverts, et savoir associer les faits." Ses théories fusent dans tous les domaines : génétique ("Je pense être en possession d'éléments prouvant que le phénotype est héréditaire, ce qui va à l'encontre des thèses de la génétique moderne"), métaphysico-cosmologique ("Il a fini par moisir. Pour moi, c'était la preuve qu'il n'était pas un être humain", "Je cherchais à établir un lien entre l'argument des films diffusés un jour donné et la configuration des planètes. Des liens réciproques se dégageaient avec un caractère d'évidence"), politique ("La presse a tout intérêt à nous maintenir dans un état d'angoisse permanent, pour dévier nos émotions des sujets qui nous concernent vraiment. Pourquoi devrais-je m'incliner devant leur pouvoir et les laisser me dicter ma pensée ?")
C'est aussi l'histoire d'une amoureuse de la nature, qui sait très bien rendre en poète, mais aussi en peintre, une nature qui change à tout instant, comme un tableau qui se créerait sous nos yeux : l'automne "décroche les feuilles – elles ne seront plus d'aucune utilité –, les balaie à la lisière des champs, puis retire ses couleurs à l'herbe, qui devient grise et terne. Ensuite, tout se voit noir sur blanc"
Même les maisons sont considérées "comme des organismes vivants qui entretiennent une relation de symbiose avec l'homme".
J'aime aussi l'humour et la légèreté de l'auteur, dans les répliques qu'il fait tenir à ses personnages : "Est-ce que tu es croyant ? lui ai-je demandé. Oui, m'a-t-il répondu, je suis athée".
Il nous reste à méditer sur cette phrase rencontrée deux fois dans le roman : "Quoi qu'il en soit, je connais la date de ma propre mort, et cela me rend libre."
J'ouvre le livre aux ¾, car je ne suis pas sûre d'être totalement d'accord sur le fond.
Annick A
J’ai bien aimé la dimension poétique, l’humour, le côté déjanté. Mais tout ce qui a trait à l’astrologie et la conjonction des planètes m’a profondément ennuyée. Je l’ouvre à moitié.
Denis
J’ai bien aimé ce livre et je l’ouvre aux ¾. Je ne l’ai pas trouvé bouleversant, mais j’ai aimé la progression dramatique que nous fait subir Janina.
J’ai peut-être eu tort de sauter les passages sur l’astrologie : il se peut qu’ils contiennent des indices sur "qui a réellement tué les chasseurs", en référence à Qui a tué Roger Ackroyd ? de Pierre Bayard, le spécialiste de la réinterprétation. Les animaux ne sont-ils pas derrière tous les actes de Janina ?...
J’imagine que la soirée sera passionnante. J'attends le compte rendu avec curiosité !
Séverine
J'avais lu ce livre l'année dernière. Je me souvenais avoir aimé et donc c'est avec beaucoup de plaisir que je l'ai relu. J'aime cette sorte de polar antispéciste dans cette atmosphère particulière des montagnes polonaises au milieu de ce hameau isolé. Ces crimes mystérieux interpellent, tiennent en haleine, et ils sont prétexte pour l'auteur à passer beaucoup de messages sur notre rapport à la nature (d'autant plus pertinent en cette période de covid-19), sur la vieillesse, sur le rapport aux autres, à la solitude, sur la religion (je pense que l'auteure a des comptes à régler avec la très catholique Pologne). L'héroïne est attachante avec son habitude de donner des surnoms (ça en devient presque naturel : j'ai adoré le père Froufrou !), de voir le monde à l'aune de l'astrologie (quelle horreur que l'astrologie dans la toujours catholique Pologne !). On peut comprendre ses convictions qu'elle défend avec détermination. Elle est très convaincante : on en arrive à se dire que ce sont, en effet, peut-être les animaux qui ont tué ! J'ai trouvé que c'était parfois drôle (par exemple, quand dans l'un de ses courriers à la police, elle demande que l'on sollicite l'avis de l'astrologue de la police…) malgré l'atmosphère qui est tout de même lourde. Les descriptions sont bonnes : je voyais tout à fait le hameau, les différents voisins… J'ai bien aimé les titres de chapitres ("L'autisme testostéronien") et la petite citation associée. Et, bien sûr, j'ai plusieurs fois fredonné cette chanson de mon enfance : "Ce matin, un lapin a tué un chasseur…" car c'est tout à fait ça ! Est-ce qu'Olga Tokarczuk connaît Chantal Goya ??!
Et sinon, dans le genre exercice de sérendipité : j'ai dans ma bibliothèque un autre livre qui comporte le mot "ossements" dans le titre et que je n'avais jamais lu, donc c'était l'occasion : il s'agit de Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop sur le génocide du Rwanda : très bon livre… mais qui fait froid dans le dos !
Pour en revenir au roman du moment, je l'ouvre en grand car j'ai passé un agréable moment de lecture. C'est bien écrit, haletant, les personnages sont intéressants, ça pose de façon sous-jacente (ou pas si sous-jacente que ça) de vraies questions sur notre attitude vis-à-vis des animaux et moi j'ai bien aimé l'idée que les animaux puissent se venger… 
Laura
J'étais, comme d'habitude, assez contente de découvrir un nouvel ouvrage, et qui plus est un polar. Quasiment une première pour moi, je n'avais lu avant qu'un Sherlock Homes et un autre polar nommé Adieu, quand j'étais petite. Mais… je suis déçue. Je m'attendais à une histoire trépidante et horrifique, et j'ai eu droit à des pérégrinations intellectuelles de mauvaise qualité. Je vais commencer par le début de cette aventure.
J'ai récupéré avec moult difficultés chez Gibert ce livre ; contente, je lis la quatrième de couverture. Après sa lecture, je me suis dit que l'éditeur exagérait quand même, de me gâcher comme ça l'histoire, en spoilant la résolution des meurtres dans la dernière phrase. Mais je me suis tout de même plongée dans le livre, avec dégoût il est vrai. J'ai trouvé le premier chapitre terriblement mauvais : peut-être parce que c'est justement le premier chapitre, et que commencer un livre est toujours difficile ? Ce premier chapitre était plein d'expressions insensées, de contre-sens dans l'histoire même : comment la protagoniste peut savoir par avance, à partir d'un pouce en l'air, que ces meurtres continueront ? C'était de l'indirect libre terriblement maladroit. Mais bon, j'ai compris plus tard qu'évidemment, elle savait pourquoi. Le deuxième chapitre m'a un peu réconciliée avec le livre, mais les meurtres étaient longs à venir, les descriptions des scènes de crimes assez floues. Et puis, il faut bien parler de ce personnage, Mme Janina… Dès le début je me suis dit qu'elle était un peu barrée quand même, mais j'essayais de me limiter dans la critique, je pensais être trop fermée d'esprit sur ce point. Mais non, elle est bien barrée. Ses réflexions sur l'astrologie m'ont intéressée, et je salue l'autrice pour une si bonne connaissance du sujet, qui m'a appris pas mal de choses.
Toutefois, c'était trop. En bref, tout le livre était trop, mais aussi pas assez. Les répétitions d'idées, de rêves, la névrose qui habite la protagoniste et qui l'enserre de plus en plus, j'ai cru devenir folle d'épuisement, surtout quand tout le bouquin est écrit à la première personne. Aussi pas assez, du côté du récit, et de celui de l'écriture. C'était une écriture banale, sans style, remplies de sortes de vérités générales du genre : "Le propre de la douleur est de faire mal" p. 75. Merci, on sait. Et pourtant la réflexion ne va pas assez loin, non, le propre de la douleur n'est pas forcément de faire mal, on peut en tirer un malin plaisir aussi (Salò, Pasolini), et plein d'autres choses. Je ne vais pas m'appesantir sur le sujet, mais il reste la fin. La fin que j'avais prédite au moins cinq chapitres plus tôt. Je n'ai une aucune surprise, ce coup de théâtre était plat, et si connu... C'est du vu et revu. Bon, il faut dire aussi que j'ai vu énormément de films avec ce genre de rebondissement final (Us, Shutter Island, Les autres, Ténèbres, Cypher, etc. etc.), et que je suis habituée. Le bon côté, c'est qu'en réalité l'éditeur a bien fait son travail. La réflexion sur la protection des animaux était pas mal aussi, mais elle s'humilie elle-même à cause de Janina. ¼ ouvert pour l'astrologie.
Monique S
Ce livre est tout un univers, tout un monde avec une épaisseur.
C'est vrai pour le style avec beaucoup d'images, de pensées, de fioritures pour moi toujours réussies et bienvenues. C'est vrai aussi pour les sujets traités, parfois réalistes, ou bien ésotériques, voire carrément fous. Parfois rustiques, saisonniers, parfois très intellectuels comme les réflexions sur la traduction. Parfois de l'ordre du mythe, du religieux, un peu gothique moyenâgeux, d'autres fois très contemporains.
On est dans un monde disloqué, cassé, et on doit recoller les morceaux au fur et à mesure qu'ils arrivent. À l'image du statut de ce coin de terre à cheval sur trois nations, et qui pourrait être un jour totalement rayé de la surface de la terre, vu l'appétit des promoteurs pour la pierre qui le constitue.
Au départ, je retrouvais quelque chose de l'univers des nouvelles de Jorn Riel, avec la neige, la vie rude, le peu de voisins dans les espaces sauvages. Au fur et à mesure, le personnage présente d'autres facettes, prend une autre dimension ; c'est quelqu'un qui a d'autres métiers comme ingénieur des ponts et chaussées puis institutrice. Elle a une vie sociale et intellectuelle, des amis, qui a un appartement en ville, la possibilité d'aller et venir, des appuis...
On comprend assez vite que c'est elle qui est à l'origine des meurtres ; quand elle parle d'abord de ses bleus sur les épaules qu'elle doit cacher, et puis (p. 89) quand la première apparition de sa mère lui dit "je sais tout ce que tu as fait" ; p. 91 elle parle d'une deuxième "attaque" : de quoi ? Elle ne le dit pas ; ce mot à double sens revient à plusieurs reprises dans le récit, on comprendra plus tard. S'il y a suspens par la suite, ce n'est pas de savoir qui a tué, mais comment a-t-elle fait ? Et pourquoi ? De découvrir que ses "petites-filles" n'étaient donc pas des biches, mais des chiennes.
On est dans un monde à la Blake, fait de lumières et d'ombres, entre hallucinations et révélations. Les personnages sont d'abord présentés de façon manichéenne, avec les bons amis d'un côté et les méchants chasseurs de l'autre. Mais le vernis se craquelle vers la fin.
Même si je ne partage pas forcément ses goûts (pour les horoscopes par exemple ou les histoires de fantômes) ni ses partis pris (tuer les hommes parce qu'ils tuent des animaux... ou alors sa vision rousseauiste des enfants purs, gâtés par les adultes...), il n'empêche : tout au long du livre, de phrase en phrase, de chapitre en chapitre, je me laisse balader de surprise en surprise. Et je retiens que tous les êtres vivants sont soumis à l'éphémère, à la mort, et que le bien et le mal sont unanimement partagés. Reste l'amitié, indéfectible et la littérature.
Pour l'écriture (style et construction du récit) et pour l'épaisseur de l'univers proposé, j'ouvre en grand.
Etienne Mam kosc na gardle
Eh bien il s'agit d'un roman globalement apprécié par votre serviteur. Pour commencer par ce qui m'a plu, je reconnais à Olga Tokarczuk un talent certain de conteuse. Cette ambiance crépusculaire à souhait, aux confins de la Pologne, est particulièrement réussie. Quel dommage de ne pas avoir lu ce livre en décembre, il aurait encore gagné en intensité ! C'est donc une ambiance de meurtre à la Agatha Christie, pleine d'humour noir, pour envelopper une thématique plus profonde. Je trouve qu'Olga Tokarczuk s'empare d'un thème on ne peut plus actuel et j'ai l'impression que la question de notre rapport à l'animal, ainsi que son extension - notre rapport à la nature - est un des sujets les plus importants de ce début de siècle. Sujet bien complexe n'est-ce pas ? Quelle place leur accorder ? Peut-on les manger ? Les chasser ? Les posséder ? Doit-on intégrer la notion de sentience dans notre vie ? Ma pensée chemine sur ce sujet depuis quelques années et j'y suis très sensible.
Si l'auteure semble avoir une idée bien tranchée sur le sujet, j'ai quand même la très désagréable impression que cela manque de finesse, que le trait est un peu grossier. Il y a les méchants chasseurs dépeints au lance-flammes d'un côté, le voisin alcoolique qui maltraite sa chienne, et les gentils végétariens, les doux-rêveurs qui sont inoffensifs (pour le monde tout du moins) de l'autre. Ça manque un peu de complexité et d'épaisseur tout ça, non ? Comment embrasser la réalité en simplifiant à outrance ? C'est quand même un os qui me reste en travers de la gorge…
Et là, le grincheux des prix littéraires va sortir de boîte. Si ce roman me paraît sortir un peu du lot et est plutôt sympathique, j'ai tout de même du mal à réaliser que je lis un prix Nobel. Depuis le début d'année, j'ai lu Elfriede Jelinek, Peter Handke, Garcia Marquez : on n'est quand même pas dans la même catégorie sans faire injure à Tokarczuk. Peut-être est-ce ce style un peu transparent assumé...
J'ouvre à moitié.    
Anne-Sophie (internaute qui aimerait qu'une place se dégage dans le groupe)
Le texte m'a happée, le chapitre d'ouverture est magistral, il pose une ambiance, un mystère, peut-être les bases d'un thriller. Mais les thrillers, je n'aime pas trop. Que l'auteur "prenne le contrôle", me tienne en haleine jusqu'à me faire tourner les pages trop vite, me privant du plaisir de "flâner" dans ma lecture en m'attardant sur les détails, très peu pour moi. D'où l'interrogation sur l'objet littéraire que j'avais entre les mains : vers où cherchait à nous mener Olga Tokarczuk, dont je savais juste qu'elle avait reçu le prix Nobel de littérature — et donc (préjugé très absurde j'en conviens !) qu'il ne pouvait assurément pas s'agir d'un simple "polar" ? J'ai avancé dans le roman en imaginant qu'il allait s'agir d'une sorte de conte allégorique, qui mélangerait surnaturel et réalisme. "Aux aguets" vis-à-vis de tout ce qui ne constituait pas explicitement l'intrigue. Et cela m'a procuré un très très grand plaisir, car le roman fourmille de développements passionnants, particulièrement sur le rapport de l'homme (de la femme en fait !) à la nature et aux animaux, l'urgence de le reconsidérer, la nécessité de la colère qui court tout au long du livre... Au final, il y a tout dans ce roman, c'est bien un polar, avec un dénouement rationnel, mais c'est aussi une forme de conte politique, une œuvre engagée et esthétique. Qui m'a secouée et que l'on peut apprécier même sans en partager totalement les thèses. Livre au moins ¾ ouvert !    
Annick L
Je suis très heureuse d'avoir découvert cette auteure grâce à notre groupe. J'ai adoré ce roman original et inclassable. C'est d'abord un bon polar, autour d'un personnage formidable de justicière borderline, assaisonné d'une petite touche de fantastique (les animaux qui s'organisent pour se venger des hommes ?), un récit qui nous tient en haleine jusqu'au bout (je ne m'attendais pas du tout au dénouement).
C'est en même temps une peinture au vitriol de la société provinciale polonaise, avec ses hommes de pouvoir (policiers et procureur, patron d'une riche entreprise, curé, etc.) imbéciles et corrompus, face à Janina, notre héroïne anti-système, et ses rares amis, seule contre tous. Il y a d'ailleurs quelques scènes d'anthologie : interrogatoires au commissariat, fête de la chasse célébrée par le prêtre surnommé (par elle) Frou-frou. Quelle verve, quel talent pour montrer le burlesque des situations ! La scène avec le dentiste est également inoubliable.
Enfin c'est un plaidoyer fervent pour la défense et la protection des animaux contre la barbarie des hommes, un combat, au sens propre, dans lequel Janina, malgré son âge et sa santé fragile, a engagé ses dernières forces.
Mais ce qui en fait une œuvre inoubliable, c'est le style de la narratrice et sa façon de voir les choses. Le début du roman donne le la : "Je suis à présent à un âge et dans un état de santé tels que je devrais penser à me laver soigneusement les pieds avant d'aller me coucher, au cas où une ambulance viendrait me chercher en pleine nuit". Le lecteur se trouve, tour à tour, plongé dans des descriptions hyper réalistes de l'enquêtrice amateure – qui a tout de même été ingénieure des ponts et chaussées dans une vie antérieure et qui a un sens pratique indéniable. Puis entraînée dans de longues réflexions-méditations métaphysiques (sa référence, c'est l'astrologie qui détermine, selon elle, tous les événements de notre existence, y compris notre mort), sociologiques et culturelles (elle aide son jeune ami à traduire la poésie de William Blake, une œuvre austère et assez élitiste !). On ne s'ennuie jamais, on ne sait jamais ce que la suite peut nous réserver… Et son recul, son ironie constante transforment cette histoire de serial killer en une comédie grinçante, tout à fait savoureuse. J'ouvre en très grand.
J'ai lu aussi Les Pérégrins, une somme de textes hétéroclites dont on ne sait pas bien quel est le lien qui les unit (à part peut-être le thème de la mort et de la conservation des corps), ni quelle voix les porte (avec des changements de narrateur.trice incessants). Quelle déception !
Manuel
J’ai été enthousiaste en commençant ma lecture… Mais ça s’est vite gâté.
Le livre est trop long et m’a fait penser à une mauvaise série Netflix. Les variations sur la colère (p. 41, p. 65, p. 73 et à la toute fin p. 225) et le chapitre sur l’autisme testostéronien ont levé le doute sur la coupable des crimes. La révélation de la fin était déjà éventée. Ma lecture a été rapide mais fastidieuse. Je suis comme Dyzio (p. 127)… pas du tout sensible à l’astrologie, c’est sûrement à cause des hormones. J’ai trouvé certains chapitres navrants. J’ai sauté des passages.
J’aurais pu aimer les descriptions de la nature, mais ça n’a jamais pris.
En résumé je passe mon tour pour défendre ce livre. Ouvert au ¼ pour ne pas être trop méchant.
Monique L
Un roman fantastique, un polar, une légende, un conte, une fable écologique, un roman engagé ? Je ne saurais classer ce livre et cela n'a pas d'importance.
Ce récit a quelque chose de dérangeant. L'univers y est étrange. Les personnages sont tous atypiques et Janina, la narratrice, a une personnalité singulière, c'est un personnage complexe : érudite, cultivée, intelligente, alliant l'excentricité et la sagesse. La frontière est floue entre lucidité et folie. Je l'ai trouvée attachante. Elle peut apparaître loufoque et givrée, souvent en décalage avec la réalité, mais aussi avoir des réflexions philosophiques intéressantes. C'est un personnage que l'on n'oublie pas.
Je reconnais n'avoir lu qu'en diagonale tout ce qui a rapport à l'astrologie (je ne suis pas très réceptive à ce sujet et je n'y connais rien). Je trouve exagérés sa défense des animaux et son rejet de toute chasse, mais d'une engagée pour la cause végétarienne, cela ne m'a pas gênée.
Ce récit est avant un monologue de Janina, ses réflexions sur le monde, la vie, la mort, les rapports avec les animaux. C'est le discours d'une femme affirmée dans ses idées et ses croyances. Son excentricité prête à sourire et à réfléchir.
Sa vie dans le village donne lieu à des descriptions des lieux et de l'environnement que j'ai trouvées très évocatrices. C'est un monde un peu brut, mais aussi solidaire et simple. J'ai apprécié l'ambiance et la profonde humanité de Janina et de ses amis. C'est une bonne voisine et amie.
J'ai bien aimé les surnoms très évocateurs qu'elle a donnés à divers personnages : père Frou-frou pour le prêtre du village, Manteau Noir pour le policier chargé de l'enquête, la Cendrée pour une écrivaine à la retraite qui vient au village seulement l'été, Bonne Nouvelle pour la vendeuse de vêtements.
Janina donne ses interprétations sur les événements, mais personne ne partage ses analyses, comme personne ne s'intéresse à ses études astrologiques. Tout cela est vu comme des bizarreries sympathiques aux yeux des gens qui l'apprécient ou des signes de dérangement mental pour les autres. De tout cela elle est consciente, elle en souffre et cela génère des frustrations chez elle. Sa lucidité et sa nostalgie sont émouvantes. Ses discussions ou lettres aux policiers sont drôles lorsqu'elle leur tient et leur adresse des plaintes en soutenant que le cours des planètes peut tout expliquer.
Ce livre nous livre des réflexions sur la vieillesse, la marginalité, l'intolérance. C'est un récit désabusé, féroce et drôle dans lequel il y a de l'humour et de l'amertume.
J'ai apprécié les citations de William Blake en tête de chaque chapitre.
Le ton est direct, légèrement ironique, c'est très bien écrit. L'écriture d'Olga Tokarczuk est très agréable à lire, le récit est bien mené. Le suspense est maintenu jusqu'au bout. J'ouvre aux ¾.
Fanny
Dans un premier temps la lecture de Sur les ossements des morts m'a bien accrochée. J'ai aimé l'ambiance de cette forêt opaque et mystérieuse et le caractère fantasque des personnages, notamment le personnage principal. J'ai trouvé le portrait de cette femme peu conventionnelle attachant et original.
Tokarczuk sait distiller une ambiance, instaurer une atmosphère atypique et dresser le portrait de personnages hors du commun. J'ai trouvé dans les premiers chapitres un véritable plaisir de lecture romanesque.
Cela débutait donc sous de bons augures (inscrits ou non dans les astres) et pourtant j'ai fini par me lasser. Instaurer cette ambiance était bienvenue, mais pas suffisant pour me tenir en haleine. Les répétitions ont fini par m'ennuyer, les allusions à ce que l'héroïne dont j'ai oublié le nom pense de l'astrologie sont trop redondantes, au lieu de donner du caractère au personnage, cela finit presque par en appauvrir le profil.
Au niveau du style, bien que j'ai apprécié une lecture fluide, je n'ai pas pour autant été saisie par la beauté de l'écriture : trop de lieux communs ou d'explications de texte (exemple : p. 112 chapitre 8, la définition de ce qu'est un sociobiologiste ou encore sur la même page "celui qui est né doit mourir").
Le dénouement final aurait pu provoquer un effet de surprise qui aurait redonné du piment et de la saveur à la lecture, je ne l'avais pas vu venir..., mais mon intérêt avait déjà trop faibli et la fin m'a laissé indifférente. J'ouvre ¼.
Nathalie
Ô le joli bijou que ce livre ! Belle surprise pour moi. Si je n’arrive pas à le finir dans les temps impartis malgré mon envie de mettre les bouchées doubles (l’écriture est dense, les phrases longues), je veux participer à la critique collective. Si la littérature a pour but de créer un univers propice à la rêverie, alors ce livre en fait partie. Et si certains romans nous donnent envie d’en parcourir les lieux et d’en rencontrer les personnages, ce dernier en fait partie aussi ! Quel plaisir à essayer d’imaginer cette femme autonome, au discours prolixe, à la pensée galopante, au passé dynamique et à la retraite un peu folle. J’ai eu envie d’aller frapper à sa porte ! Le roman est une succession d’aphorismes sur la vie, sur la mort, sur notre lien à la terre et aux êtres qui la peuplent. L’écriture est une écriture de détails, très visuelle et liée aux sens. Je me suis un peu perdue évidemment dans les longues explications liées à l’astrologie et il me tardera de savoir deux choses : ce qu’il en est de vous et ce qu’il en est de l’auteure (par rapport à ses dires et à ses croyances). Le passage sur la dénonciation de notre rapport à la viande est terriblement culpabilisant si l’on s’attache à le lire au premier degré.
J’aime ce personnage, j’aime sa folie, j’aime sa présence très forte en tant que femme. J’aime aussi le rapport à la traduction littéraire. L’écrivain réussit à nous faire entrer dans tout un tas de situations très intimes, comme si nous étions, légèrement au-dessus des personnages, proches à en percevoir le souffle. Je ne sais où va l’intrigue (j’ai l’impression d’osciller entre Un balcon en forêt et La Saga de Youza, mais cela n’a pas vraiment d’importance car il me semble que c’est mineur. J’ai dû souvent me secouer pour émerger de ma rêverie, pour me dire que nous étions vraiment à notre époque, tant le récit semble ancré hors du temps. J’ajouterai les belles descriptions : la neige au pied des arbres, la neige en fin d’hiver, la neige en plein hiver... (la vie solitaire) ! Je n’ai pas fini mais j’ouvre de toute façon aux ¾, faisant le pari que je ne serai pas déçue par les dernières pages. Et vive la littérature !
Bonne première soirée d’une nouvelle époque !

Après avoir lu les avis des absents ci-dessus en buvant le champagne pour fêter nos retrouvailles après le confinement, voici les avis des présents.

Jacqueline
Françoise me l'avait prêté il y a très longtemps et j'avais lu ce livre avec grand plaisir. La vieille dame me parlait. J'aime les descriptions, j'avais l'impression d'être dans le village. L'aspect polar ne m'a pas intéressée, je préférais la vie au village. J'ai eu une déception à la fin, je ne voyais pas l'intérêt que ce soit elle la meurtrière : je m'étais attachée à elle, je ne voulais pas la voir comme ça...
Ça c'était bien avant le confinement. Je l'ai repris et en y retournant je n'ai pas eu cette déception.

Muriel
Tu l'as lu deux fois !

Jacqueline
Rapidement.
Jacqueline
C'est drôlement bien écrit. J'étais prête à l'ouvrir à moitié, mais à la relecture, j'ai trouvé ça très bien fichu. Les choses m'ont étonnée (la Tchéquie qui est un paradis, j'ai trouvé ça extraordinaire !). Je l'ouvre donc aux ¾ après relecture.
J'étais curieuse de cette auteure. (Jacqueline sort Les enfants verts). Ce livre peut être un conte un peu fantastique à propos d'enfants sauvages, sans aller jusqu'à Victor de l'Aveyron, car ils ne sont pas si sauvages. Ça m'a bien plu, mais je suis restée sur ma faim. Pourquoi ? Il manque un petit quelque chose. Ça pourrait faire un livre pour la semaine lecture.

Claire
Il était sur notre liste.

Muriel
Pour feue la semaine lecture…

Jacqueline
Mais j'espère bien qu'elle aura lieu l'année prochaine !
Muriel
Ça m'a énormément plu. J'adore les animaux, je suis une militante (L214, SPA, 30 millions d'amis

Claire
...qui a un prix littéraire...)

Muriel
Donc, le sujet me plaisait. Le livre extrêmement original. Et ne ressemble à rien d'autre.
L'astrologie, je m'en moque. On ne croit pas à son passé de lanceuse de marteau, mais c'est rigolo.
J'aime les histoires immorales : elle est meurtrière et il ne va rien lui arriver !
Le discours de Froufrou, c'est terrible : et ce sont, précise l'auteure, des compilations de vrais discours !
J'ai eu de la peine quand elle a été arrêtée la première fois, et pourtant, c'est elle la coupable ! Pour ma part, je ne m'attendais pas à la fin.
J'ouvre aux ¾, c'est très original.
Geneviève
Je suis embêtée parce qu'à ma grande honte, je n'ai lu que la moitié. Je ne vois pas du tout le livre comme un polar. J'accroche à l'étrangeté, à cette femme originale. J'aime sa relation avec la nature, avec Matoga. La scène du début est extrêmement forte ! L'astrologie, c'est un peu long, mais ça fait partie de la dinguerie du personnage. La personnalisation des biches m'a intéressée, surtout en ce moment où l'on parle de la nature qui se venge… J'aime les romans de l'Est avec des caractères totalement différents. Pour l'instant, j'ouvre la moitié du livre aux ¾.
Claire
Je partage tout ce qui a été dit de positif. Le livre m'a paru tout de suite captivant. J'ai été sensible à l'humour (par exemple, chez Matoga, tout est nickel, même les fleurs du jardin, "droites et élancées, comme si elles pratiquaient le fitness") qui va avec un état d'esprit, une distance sur la vie qui m'ont réjouie. Je me suis parfaitement retrouvée (Janina, c'est moi !). J'ai aimé aussi la voix de raconteuse ("de vous à moi"). Comme vous, j'ai savouré les surnoms qui théâtralisent le quotidien (Grand Pied, Bonne Nouvelle, Œil de loup, Froufrou) et goûté les scènes (la découverte du mort, le déguisement, le dentiste...).
J'ai aimé que les informations soient distillées au compte-gouttes, dans une savante maîtrise de l'évolution du mystère : Dysio arrive petit à petit et prend sa place, le passé de la narratrice prend forme, qui sont "Mes Petites Filles" sera dévoilé en toute fin, et je n'ai rien soupçonné quant aux meurtres, contrairement aux malins du groupe (disent-ils...). Mais j'avoue avoir été nunuche sur les citations en exergue de chaque chapitre sans auteur, ne devinant nullement qu'ils étaient de Blake, central dans la vie de Dysio (et peut-être de l'auteure qui choisit son titre dans un vers du poète).
La frontière toute proche que la narratrice passe par plaisir une dizaine de fois en une demi-heure, la Tchéquie toute proche avec sa librairie fameuse, m'ont très vite amenée à prendre une carte au cas où les lieux de l'histoire existent pour de vrai (et c'est le cas !) et à suivre et l'histoire et la géographie dans le roman. L'Histoire n'est d'ailleurs pas loin quand on parle frontière...
Quelle idée de lire la quatrième de couv ! Pas un moment, je n'ai pensé polar... Monique a cité des livres que nous avions lus, auxquels je n'ai pas pensé mais qui me sautent aux yeux maintenant : La Vierge froide et autres racontars (Riel), Un balcon en forêt (Gracq) et La Saga de Youza baltouchis (Baltouchis). J'ai pour ma part pensé au long du livre à Pas facile de voler des chevaux du Norvégien Petterson, où comme dans les autres règnent la nature, la solitude et le mystère qui peu à peu se dévoile.
Je ne goûte guère les descriptions ; ici elles sont passionnantes : actions et états d'âme à elles seules, comme si elles étaient narration. On sent la dinguerie, mais pas plus que la nôtre...

Catherine
Oh si !

Claire
Pas plus que la mienne alors... ou j'ai pensé qu'elle jouait et que ce n'était pas pour de vrai. J'aime le mélange comique et tragique, le sens de la dérision au détour de pensées profondes, qui résonnent en soi, tout comme Danièle le remarque avec la phrase "je connais la date de ma propre mort, et cela me rend libre". Ce livre original par son univers, sa composition, son ton, son angle de vue, ce qui fait récit (des bribes qu'on recolle peu à peu), cette personnalité anticonformiste, donne la pêche littéraire.
J'aime de temps en temps les côtes d'agneau et ne pose pas de bombes dans les abattoirs, j'ai moi aussi sauté les passages sur l'astrologie, espérant que l'auteure la considère uniquement comme réserve à histoires, poésie et délire. Ne connaissant rien d'elle à part son prix Nobel, j'ai lu ensuite plein de choses à son sujet (voir ci-dessous) et ai été passionnée par son parcours et sa personnalité littéraire. J'ai consulté avec ennui son thème astral qui s'adresse à elle en disant "Vous êtes une nature attractive voire fascinante et vous ne risquez de choquer finalement que les adeptes du juste milieu"... C'est ben vrai ça...
Christelle
Je m'y suis prise trop tard, je n'en suis qu'au deux tiers. Je n'avais pas lu la quatrième de couverture et le côté polar ne m'a pas sauté aux yeux. Je n'aime pas les polars, donc comme je ne savais pas, je n'avais pas d'a priori négatif.
J'ai aimé la première scène. C'est peu fréquent d'avoir une femme de cet âge comme narratrice. L'astrologie m'a ennuyée. Son côté extravagant est parfois trop excessif. J'ai beaucoup aimé l'humour, on sourit régulièrement : "je me dis parfois qu'il n'y a rien de plus sain qu'un malade".

Claire
Vous les deux médecins, vous pourriez mettre cette phrase sur la porte de votre cabinet…

Christelle
J'ai aimé les descriptions de la nature. Les personnages sont excessifs, on les met dans des cases. J'ai eu du mal à visualiser la ville. Quant au style, je m'attendais à quelque chose de plus marquant venant d'un Nobel. Là où j'en suis, je n'avais pas deviné que c'était elle, l'auteure des meurtres. J'avais du mal à visualiser le village. Pour l'instant j'ouvre à moitié.

Claire
Tu vas continuer ? Et toi Geneviève ?

Christelle
Oui oui.

Geneviève
Oui !

Muriel
Mais qui a dit qu'il s'agissait d'un polar ? Je n'ai pas vu ça !

Claire
C'est sur la quatrième de couverture.

Christelle
Je ne savais pas qu'il s'agissait de meurtre au début ! Je pensais à un accident, pour le premier tout du moins.
Lisa
J'en suis à 30 %. Pendant la première partie du confinement, je lisais un livre par jour, puis plus rien ! Et le livre est arrivé alors.
La première scène, j'ai adoré. J'avais l'impression d'être dans les années 50 et quand Internet est évoqué, ça m'a perturbée, avec le village sous la neige...
J'en suis au mec qui est tombé dans le puits. J'aime beaucoup cette vieille dame. L'astrologie, ça m'a barbée, mais ce qui m'a fait rire c'est la cohérence des programmes de télé avec les astres…
Ça me donne encore plus envie de continuer s'il s'agit d'un polar. J'ouvre à moitié mais sûrement aux trois quarts.
Le côté militant par rapport aux animaux, c'est sympa. L'aspect militant est souvent manichéen, par exemple : les chasseurs, ce sont de gros cons. Moi aussi je donne à L 214. Ce côté militant ne m'a pas dérangée.
Merci à Françoise d'avoir proposé le livre.

Catherine
Je ne vais pas être originale : j'ai beaucoup aimé ! C'est très original justement. Et j'ai trouvé ça très drôle : les personnages, les surnoms, la fête, c'est extraordinaire ! Matoga en petit chaperon rouge… ! La narratrice est très attachante. J'ai aimé le cadre. J'ai aimé les personnages secondaires, notamment le botaniste. Les petites filles ? On se doute que c'était ses chiennes. L'atmosphère est extraordinaire. Que la femme ait tué elle-même m'a déçue, je voulais que ce soit vraiment les animaux !

Claire
Moi aussi j'étais prête à le croire…
Catherine
Le personnage avec le pic à glace ! C'est drôle… L'astrologie, j'ai tout lu et c'était drôle. On se demande si l'auteur y croit ! Ça donne envie de lire ses autres livres, mais ils ont l'air très différent. J'ouvre aux 4/5. Parce que l'astrologie c'est un peu long.

Françoise
Que dire, vous avez dit tellement de choses. Je ne sais plus comment j'ai été amenée à lire ce livre. Je me suis intéressée à elle quand elle a eu le Nobel. Le livre m'a emballée tout de suite. C'est drôle, elle est barrée, mais elle a sa logique. La cause animale m'intéresse aussi. Je n'avais rien lu de tel. L'astrologie aurait pu m'agacer, mais le personnage est sympathique, donc ça ne m'a pas gênée, je trouve que ça va bien avec le reste. J'ai pensé qu'elle était coupable seulement vers la fin. Les autres personnages sont intéressants. J'étais contente de le proposer parce que ça fait au moins un roman dans l'année qui m'a plu !...

Claire
Et Martin Éden ! Et Les heures ! Et Les choses ! Et Mars ! Et… Tiens, personne ne s'est demandé s'il s'agissait bien d'un livre pour le groupe, même les détracteurs, car c'est évident que oui !


Françoise
Je suis ravie des réactions, même si certains n'ont pas aimé. Mais apparemment ses autres livres sont moins bien.

Claire
Je suis d'accord avec Annick L sur Les Pérégrins que j'ai essayé de lire et ai laissé tomber. Les Livres de Jacob a l'air extraordinaire, mais n'a que 1000 pages. Tu as bien choisi !
Françoise
J'ouvre en grand. Il y a des faiblesses, mais mon plaisir de lecture a été grand. Je suis d'accord avec Catherine, l'auteure aurait pu aller au bout de son idée, à savoir que les animaux soient réellement les coupables. Cela aurait évidemment changé la nature du livre – le fantastique – et bien que je n'aime pas trop ce genre, j'aurais peut-être aimé tout de même... Elle règle aussi ses comptes avec la société catholique polonaise.

Muriel
C'est bizarre la fête de Saint-Hubert.

Claire
Par rapport à l'écriture, certains sont enthousiastes, d'autres... bof. Dans une interview, elle dit à propos de son rapport à la langue :

J’ai renoncé délibérément à la travailler depuis que j’ai commencé à être écrivaine. Je préfère créer des images. La langue n’est pour moi qu’un outil pour y parvenir. Voilà pourquoi la mienne est transparente. Je me souviens de l’époque où je préparais la première version de Dieu, le temps, les hommes et les anges [Robert Laffont, 1998]. Mon obsession était d’atteindre à la plus extrême simplicité. A chaque fois que je trouvais une subordonnée, je l’éliminais afin que la langue devienne invisible pour le lecteur."

Catherine
C'est très bien construit.

Claire
Elle dit aussi qu'elle rêve d'un nouveau type de narrateur :

une "quatrième personne", qui ne soit pas seulement une construction grammaticale bien sûr, mais qui parvienne à englober la perspective de chacun des personnages, tout en ayant la capacité d'aller au-delà de l'horizon de chacun d'entre eux, qui voie plus et ait une vision plus large, et qui soit capable d'ignorer le temps. Oh oui, je pense que l'existence de ce narrateur est possible.

Françoise
Ça me donne envie de relire le livre.

Geneviève
Le passage des éperviers est extrêmement fort.

Claire
Toi qui es anglophone, tu connais William Blake ?

Geneviève
Oui, enfin pas plus que ça.

Claire
Elle dit encore à propos de la catégorisation des livres en genres liée à la commercialisation de la littérature, comme produit, qu'elle n'apprécie pas beaucoup la distinction nette entre fiction et non-fiction :

J'écris de la fiction, mais ce n'est jamais une pure invention. Quand j'écris, je dois tout ressentir en moi. Je dois laisser tous les êtres et objets vivants qui apparaissent dans le livre me traverser, tout ce qui est humain et au-delà de l'homme, tout ce qui est vivant et non doté de vie. Je dois regarder de près chaque chose et chaque personne, avec la plus grande solennité, et les personnifier en moi, les personnaliser.

Lisa
Elle a quel âge ?

Muriel
Elle est de 62 donc…

Françoise
Elle est jeune.

Claire
Dans une interview genre "quel est le livre qui a changé votre vie", on lui demande quel est le livre qui l'a fait rire :

J'ai trouvé Le cornet acoustique de Leonora Carrington vraiment drôle. C'est un roman plein d'esprit et un peu fou avec un narrateur pas fiable de 92 ans et il a influencé mon roman Sur les ossements des morts.

Christelle
Ça donne envie de le lire...

Geneviève (consultant son smartphone)
Leonora Carrington n'a pas l'air banal : artiste peintre et romancière mexicaine d'origine anglaise...


Synthèse des AVIS DU GROUPE BRETON réuni le 18 juin 2020, rédigée par Yolaine, avec deux immigrées de passage, dans un site absolument magnifique...

•Suzanne   •Marie-Odile
Chantal •Cindy •Édith •Fanfan •Marie-Claire •Pierre •Yolaine
Claire  


Une lectrice sceptique pour huit enthousiastes.
Nous avons été unanimes pour reconnaître la qualité de l'écriture, dont la simplicité apparente est le fruit d'un travail d'orfèvre, et pour saluer l'humour et l'autodérision omniprésents au fil des pages. Parmi les morceaux les plus savoureux : le déguisement du loup et du chaperon rouge, le dentiste, la Saint-Hubert, la communion. Les personnages, grotesques, affublés de prénoms caricaturaux, le braconnier Grand Pied, l'aumônier des chasseurs Froufrou, la gentille vendeuse de fripes Bonne Nouvelle, entre autres, animent une comédie franchement drôle où les rapports humains sont dépeints de façon très juste et réaliste.
Cette découverte de la littérature polonaise a aussi offert l'opportunité d'une leçon de géographie. Il est un peu difficile de mémoriser des frontières qui ont tant fluctué au cours des siècles, mais on a tendance à nimber les Carpates d'un mystère global, et à promener Dracula de la Transylvanie du centre de la Roumanie aux montagnes Sudètes du nord de la Bohême. De quoi piocher l'inspiration pour un futur voyage littéraire ?
Au-delà des descriptions pleines de poésie des montagnes neigeuses où l'auteur laisse transpirer tout son amour de la nature et des animaux, c'est toute une atmosphère que distille la narratrice en nous confiant ses états d'âme. Elle ajoute à son brillant talent de conteuse une profondeur philosophique et nous offre de belles pages sur la vieillesse et la solitude, la vie et la mort, le tout rythmé par les citations de William Blake imprégnées de l'Ancien Testament.
Faut-il réduire ce récit à un roman policier ? Sûrement pas, mais les avis sont partagés entre ceux qui se sont laissé prendre à cette histoire intrigante de meurtres en série, ceux qui ont deviné tout de suite où était le coupable et parlent de "faux polar", jusqu'aux ayatollahs qui interdisent toute lecture de la quatrième de couverture pour ne pas se laisser séduire par des paillettes criminelles. Certains ont trouvé la fin un peu bâclée, d'autres au contraire belle et poétique.
La place envahissante de l'astrologie, qui s'accompagne de certaines longueurs, a exaspéré plusieurs lectrices. Mais s'agit-il d'un manifeste de l'écrivaine, au même titre que la défense des animaux et la protection des arbres, ou bien d'un des symptômes du grain de folie et de la part de rêve qui rend l'héroïne de ce conte fantastique si originale et attachante ? Les visions hallucinantes à la cave de sa mère et de sa sœur ne laissent pas de nous déranger et de nous interroger sur la distance ténue qui sépare parfois la raison de la démence.
Ce fut aussi le prétexte à un débat sur la dimension autobiographique du roman. Olga et Janina partagent en effet une personnalité séduisante, militante, anticonformiste et hors du commun. Mais il faut se garder de mêler la fiction et la biographie du rédacteur.
L'attribution du Nobel de littérature à Olga Tokarczuk a aussi alimenté la discussion. Difficile de juger de l'ensemble d'une œuvre à travers le prisme d'un roman un peu atypique, et sûrement l'un des plus accessibles de l'ensemble de sa production. Belle découverte tout de même que cette plongée dans l'univers mental de la Pologne qui est au cœur de notre civilisation européenne. Poids de l'histoire et des frontières que Janina s'amuse à franchir allègrement et qui nous fait sortir des nôtres.
Un grand merci à Cindy qui nous a fait franchir une autre frontière en nous immergeant dans les bois de Bieuzy-les-Eaux. L'accord entre le cadre de notre rencontre et celui de notre lecture a rendu parfait le plaisir de ces retrouvailles d'après confinement.

Chantal
Livre lu avec un grand plaisir... et relu avec encore plus de plaisir !
J'ai tout de suite aimé le personnage de Janina, vieillissante, pleine de douleurs un peu partout, avec un brin de folie, pas qu'un brin en fait... Je m'y suis attachée jusqu'à être aussi indifférente qu'elle à ses quatre crimes.
Ce qui m'a vraiment plu :
- l'humour, l'autodérision, tout au long du livre, avec la première phrase du livre, qui donne le ton ("Je suis à présent à un âge et dans un état de santé tels que je devrais penser à me laver soigneusement les pieds avant d'aller me coucher, au cas où une ambulance viendrait me chercher en pleine nuit") De même, son chapitre sur l'autisme testostéronien p. 34 et la scène mémorable de la messe de Saint-Hubert avec le père Froufrou !
- L'imagination et la fantaisie : les bulletins météo (pour skieurs, allergiques et conducteurs) qu'elle voudrait compléter par une météo "influence du cosmos", la poésie qu'elle n'aime pas, tout en aidant Dizyo à traduire William Blake, avec une boîte à sel pour aider à la conduction des impulsions nerveuses entre les synapses ! Les surnoms dont elle affuble ses voisins en fonction de ce qu'elle ressent d'eux.
- Les descriptions des paysages, des climats, je les vois, je vois ce hameau perdu sur ce plateau désert. De même les scènes sont d'une précision telle qu'on y est : par exemple la mort de Grand Pied, l'habillement du cadavre, les gîtes, pas étonnant qu'on en ait fait un film.
- Le mystère, les moments de folie, de délire, le suspense jusqu'à la fin ou presque, le rêve de la Tchéquie ou tout est si beau, si doux.
- Et, à la relecture, ces perles qu'on découvre partout.
- Et tout de même, sans cesse ce fond de tristesse, d'angoisse...
Je l'ouvre aux ¾ et j'espère lire et découvrir d'autres facettes d'Olga Tokarczuk.
Marie-Odile (avis transmis en vue de la rencontre, sans avoir lu les avis précédents)
Ça ne commence pas vraiment comme un polar, mais ça finit comme un polar avec des victimes, des fausses pistes (y compris la fantastique vengeance animale), une enquête discrète, quelques suspects auxquels on ne croit pas vraiment, quelques indices, quelques interrogatoires de témoins, une coupable dévoilée qui nous raconte l'histoire dans un style presque oral instaurant une réelle proximité avec le lecteur, un mobile : venger les animaux et faire justice suite au meurtre des chiens, une arme qui, je suppose, fond comme cuit le gigot de Roald Dahl.
L'originalité vient du grand âge de la narratrice. Des fictions racontées par des enfants, c'est très fréquent, mais par une personne âgée, c'est me semble-t-il plus rare. Cela donne au personnage de Janina, certes un peu caricatural, des soucis de santé, le goût des petits détails réalistes et parfois triviaux, de la naïveté et aussi du bon sens, une spontanéité dans la colère et un certain culot.
Sa façon de renommer les êtres est plutôt sympathique et parfois drôle (Samouraï Suzuki présenté comme un ami). L'histoire de la mère incapable de prononcer le nom de ses enfants, attribué par le père, est saisissante. Tout au long du récit, un équilibre s'installe entre sérieux, légèreté et dérision. L'atmosphère qui devrait être inquiétante n'empêche pas les moments comiques ou chaleureux.
J'ai bien aimé la description des paysages, les portraits des propriétaires des maisons, entre autres.
Ce roman reste avant tout une manière originale et fantaisiste d'aborder le thème très actuel de la cause animale. Pour le lecteur, le sermon du père Froufrou (grand moment !) devient un réquisitoire contre la chasse.
Ce fut une lecture plutôt agréable même si les allusions aux astres me sont restées obscures, de même que les extraits saupoudrés de William Blake.
J'apprécie beaucoup la belle première de couverture (Libretto) sauf le titre qui me semble inadéquat…
J'ouvre à moitié.

DES INFOS sur l'auteure et son œuvre
Radio-télé : des émissions passionnantes
Les éditrices d'Olga Tokarczuk
La traductrice
Les œuvres d'Olga Tokarczuk traduites
Des articles : critiques de livres, interviews, portraits
Son écriture : références, narration, images, selon l'auteure elle-même
Le prix Nobel
Des repères biographiques : parcours, potins

RADIO-TÉLÉ : des entretiens passionnants

- France Culture "Ressouder le monde : entretien avec la prix Nobel de littérature Olga Tokarczuk", par Christine Lecerf, 19 novembre 2019, 35 min
- France Inter, L'Heure bleue, par Laure Adler, 27 novembre 2019, 54 min
- Arte, 28 minutes, avec Elisabeth Quin, 27 novembre 2019 : biographie, interview, point de vue sur la politique, sa coiffure...
- Intéressante, mais moins percutante, l'émission sur Europe 1 La voix est livre, Nicolas Carreau, 1er décembre 2019, première partie de l'émission de 47 min avec Olga Tokarczuk


  LES ÉDITRICES françaises d'Olga Tokarczuk
Zofia Bobowicz a publié son premier livre traduit en France
Née en Pologne en 1937, elle a créé la première collection en France de littératures d’Europe de l’Est aux Éditions des Autres à Paris. Elle a été ensuite directrice littéraire chez Robert Laffont où elle a élargi la collection "Pavillons" à la littérature de l’Europe centrale (voir interview). Elle rejoint en 2004 les éditions Noir sur Blanc et décide de revenir en Pologne en 2009. Elle est également traductrice. Elle est l'auteure de De Laffont à Vivendi : mon histoire vécue de l'édition française.
20 ans avant le prix Nobel, alors qu'Olga Tokarczuk était inconnue du public français, une émission de France Culture, Panorama, 17 avril 1998, était consacrée à son troisième livre, Dieu, le temps, les hommes et les anges. Parmi les invités de cette émission, son éditrice Zofia Bobowicz revenait sur les débuts de l'écrivaine : “Elle s’est imposée dès son premier livre en Pologne. Depuis elle a recueilli quelques prix prestigieux et maintenant les ventes suivent. La Pologne en est très fière… elle peut l’être ! C’est vraiment un talent authentique, inespéré et très universel." Une critique de l'émission s'enthousiasmait : "C’est un livre qui m’a donné un plaisir de lecture totalement jouissif, que j’ai rarement eu dans ma vie, surtout quand j’étais jeune et adolescente. J’ai l’impression que ce livre pose toutes les questions… j’ai vraiment du mal à lui trouver un défaut. Il y a une espèce de fraîcheur de l’enfance, de naïveté, de mysticisme".
Vera Michalski a publié 4 romans d'Olga Tokarczuk.
Fondée en 1987 en Suisse, par Jan Michalski et Vera Michalski-Hoffmann, couple aux origines suisses, polonaises, russes et autrichiennes, Noir sur Blanc était à l'origine spécialisée dans l'édition en français de textes polonais et russes, par la suite ouverte à d'autres littératures, notamment balkaniques.
Depuis 1990, la maison existe également à Varsovie, sous la direction de la sœur de Jan Michalski, Anna Zaremba-Michalska avec la vocation de traduire la littérature mondiale en polonais. L'originalité de l'édition est donc de publier en deux langues : français et polonais.
En 1990, elle s'installe également à Paris et reprend un an plus tard la Librairie polonaise de Paris boulevard Saint-Germain.

En 1998, elle entre au capital des éditions Phébus et acquiert les éditions Buchet-Chastel en 2000.
Jan Michalski qui décède en 2002 et Vera Michalski voulaient établir "une passerelle entre l'Est et l'Ouest, convaincus qu'une Europe digne de ce nom est celle où les peuples partagent les richesses de leur culture".
Milliardaire, mécène, Vera Michalski est un personnage de roman, voir ICI. Elle dirige le groupe éditorial Libella. Un film de 2013 lui est consacré. Voir enfin, pour les 30 ans de l'édition : "Noir sur blanc : à l'est toujours du nouveau", par Nicolas Weill, Le Monde, 4 mai 2017

LA TRADUCTRICE

Les 8 livres d'Olga Tokarczuk disponibles en française ont été traduits par 4 traducteurs différents, tous de double culture (Christophe Glogowski, Grazyna Piatek-Erhard, Margot Carlier, Maryla Laurent : voir des précisions ici).
La traductrice du livre que nous lisons, Margot Carlier, en a trad
uit trois, successivement :
- 2012 : Sur les ossements des morts, éd. Noir sur blanc
- 2016 : Les enfants verts, éd. La Contre Allée
- 2018 : Une âme égarée, éd. Format.
Margot Carlier a fait ses études de linguistique et littérature comparée à la Sorbonne et à l'Université de Varsovie.
Elle a une triple activité : enseignement de la langue et la civilisation polonaise à l'université Jules-Verne à Amiens, conseillère littéraire aux éditions Actes Sud et, donc, traductrice. En 2009, elle a reçu le Prix Amphi pour la traduction de Gottland de Mariusz Szczygie (Actes Sud).
Une interview présente son parcours et sa conception de la traduction : "Quelques mots avec : Margot Carlier, traductrice du polonais", Passage à l'Est !, 30 septembre 2014

Elle est traduite aussi bien en chinois qu'en catalan. Voici une photo avec quelques-uns de ses traducteurs : Lennart Ilke + Jan Henrik Swahn (suédois), Tatiana Izotova (russe), Antonia Lloyd-Jones (anglais) près d'Olga Tokarczuk au centre, auteure de la traduction que nous lisons, Margot Carlier (français), Petr Vidlak (tchèque), Greet Pauwelijn (néerlandais), Maryna Szoda (biélorusse), Olga Baginska-Shinzato (portugais), 13 décembre 2019

  LES ŒUVRES d'Olga Tokarczuk traduites
(avec la date de la première publication)

- 1987 : Nouvelle non publiée, L'armoire, trad. Marlena Wilczak, publiée sur le site Le Grand Continent
- 1996
(en Pologne) : Dieu, le temps, les hommes et les anges, trad. Christophe Glogowski, Robert Laffont, 1998 ; Pavillons poche, 2019
- 1998 : Maison de jour, maison de nuit, trad. Christophe Glogowski, Robert Laffont, coll. "Pavillons. Domaine de l'Est", 2001
- 2004 : Récits ultimes, trad. Grazyna Erhard, éd. Noir sur blanc, Lausanne, 2007
- 2007 : Les Pérégrins, trad. Grazyna Ehrard, éd. Noir sur blanc, 2010. Prix Nike en 2008 (prix Goncourt polonais). Man Booker International Prize en 2018.
- 2009 : Sur les ossements des morts, trad. Margot Carlier, éd. Noir sur blanc, Lausanne, 2012 ; Libretto poche, 2014
- 2014 : Les Livres de Jacob, trad. Maryla Laurent,
éd. Noir et Blanc, 2018. Prix Nike en 2015. Un livre de deux kilos dont les 1040 pages sont numérotées à l'envers dans le style des livres hébreux.
- 2015 : Les enfants verts, trad. Margot Carlier, éd. La Contre Allée, Lille, 2016
- 2017 : Une âme égarée, trad. Margot Carlier, ill. Janna Concejo, 50 p. (album), éd. Format, 2018. Voir sur le site de l'illustratrice
.
Prix : Bologna Ragazzi Award

Voir le détail de chaque œuvre avec la présentation de l'éditeur ICI

2017 : Olga Tokarczuk est aussi co-auteure du scénario du film Pokot (en anglais Spoor) réalisé par Agnieszka Holland et inspiré du roman que nous lisons (Sur les ossements des morts). Bande-annonce ICI.
La réalisatrice dit qu'elle et Tokarczuk avaient été étiquetées "targowiczanin" en Pologne, un terme de l'ère communiste signifiant traître. Elle ajoute qu'"un journaliste de l'agence de presse polonaise a écrit que nous avions réalisé un film profondément anti-chrétien qui faisait la promotion de l'éco-terrorisme. Nous avons lu cela avec une certaine satisfaction et nous envisageons de le mettre sur les affiches promotionnelles, car cela encouragera les gens qui autrement n'auraient pas pris la peine de venir le voir"... (The Guardian, 2017)
Le film a emporté l'ours d'argent au Festival international du film de Berlin et a représenté la Pologne dans la course à l'Oscar du meilleur film étranger.

Conférence de presse où la réalisatrice qui doit maintes fois répondre à la question du genre du film, indéfinissable..., finit par dire que c'est un thriller anarcho-féministe, avec une touche d'humour noir...
Interview ICI ("Vous ne pouvez pas le comprendre entièrement. C’est la raison pour laquelle je l’ai réalisé. J’ai observé différentes réactions à Spoor : certaines personnes éclataient de rire alors que d’autres étaient complètement silencieuses, comme s’ils assistaient à des funérailles"...)

DES ARTICLES : critiques de livres, interviews, portraits

Trois articles d'Olga Tokarczuk
- "Le doigt de Staline", Études, n° 7-8, 2002
- "Partir", Assises Internationales du Roman, éd. Christian Bourgois, 2011
- "Trahisons de la noblesse polonaise", Libération, 19 décembre 2012
Sur le roman Maison de jour, maison de nuit
- "Chambre d'autres", par Eric Loret, Libération, 1er mars 2001
- "La mort, entre rêve et réalité", par Raphaëlle Rérolle, Le Monde, 30 mars 2001
Sur le roman Récits ultimes
- "Nous, les mortels", par Thierry Cecille, Le Matricule des Anges, n°88, novembre 2007
Sur le roman Les Pérégrins
- "Olga Tokarczuk par sa traductrice", Grazyna Erhard, Le Matricule des anges, n° 116, septembre 2010, article repris aux Assises Internationales du roman 2011 à la Villa Gillet
- "La vérité se cache dans les aéroports", par Astrid De Larminat, Le Figaro, 18 novembre 2010
-
"Olga Tokarczuk, romancière globe-trotter", par Catherine Simon, Le Monde, 18 novembre 2010
- "Miscellanées polonaises", par Bernard Quiriny, Le Magazine littéraire, n° 503, décembre 2010
Sur le roman Sur les ossements des morts, articles de quotidiens et de blogs
- "Le polar zoologique d'Olga Tokarczuk", par Baptiste Liger, L'Express, 20 septembre 2012
- "Biche, os ma biche", par Éric Loret, Libération, 10 octobre 2012
- "Sur les ossements des morts, Olga Tokarczuk", Anne Morin, La Cause littéraire, 17 novembre 2012
- "Sur les ossements des morts" d'Olga Tokarczuk", par Isabelle Rüf, Le Temps, 26 décembre 2014
- "Olga Tokarczuk, Prix Nobel 2018. Une pestiférée, par Christophe Prevost, Blog Mediapart, 21 mars 2020
- "Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk", par Anne Veslin-Gourdain Textualités, 9 janvier 2020
- Blog d'Ellettres, 11 février 2020
- Blog La Lettre, 6 janvier 2016
- Blog Bouquivore, 22 mars 2020
Sur le roman Les Livres de Jacob
- "L'épopée messiannique d'Olga Tokarczuk", par Nicolas Weill, Le Monde, 19 septembre 2018
- Olga Tokarczuk : "Le roman a le pouvoir d'amener le lecteur à une sorte de transe", propos recueillis par Nicolas Weill, Le Monde, 19 septembre 2018
- "Un grand roman d'aventures messianiques", par Jean-Yves Potel, En attendant Nadeau, 20 novembre 2018
Sur l'auteure et son œuvre une fois le Nobel attribué
- "Prix Nobel de littérature : Olga Tokarczuk, Polonaise cent frontières", par Olivier Lamm, Libération, 10 octobre 2019
- Présentation et bibliographie sélective, BNF, octobre 2019
- "Olga Tokarczuk, une littérature toujours en mouvement", L'Obs avec AFP, 10 octobre 2019
- REPORTAGE : "Chez Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature", par Marie Chaudey, en Pologne, La Vie, 10 octobre 2019
- INTERVIEW : "Je crois dans le pouvoir de l'obsession", par John Freeman, poète, Libération, 14 octobre 2019
- "Olga Tokarczuk, Prix Nobel 2018 : le savoir mystique", par Eugénie Bourlet, Le Magazine littéraire, 26 octobre 2019
- PORTRAIT : "Olga Tokarczuk, chair et tendre", par Justine Salvestroni, Libération, 18 novembre 2019
- Olga Tokarczuk : "La littérature est toujours excentrique", par Valérie Marin La Meslée, Le Point, 25 novembre 2019
- Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature 2018 : "Le roman englobe toutes les expériences", propos recueillis par Nicolas Weill, Le Monde, le 28 novembre 2019
- "Olga Tokarczuk, de Dieu, le temps, les hommes et les anges au Prix Nobel", par Bénédicte Williams, Le Courrier d'Europe centrale, 10 décembre 2019.
 
  SON ÉCRITURE : références, narration, images...
Le livre qui a changé ma vie
J'ai d'abord lu Au-delà du principe du plaisir de Freud en tant que jeune fille, et cela m'a aidée à comprendre qu'il existe des milliers de façons possibles d'interpréter notre expérience, que tout a un sens et que l'interprétation est la clé à la réalité. Ce fut la première étape pour devenir écrivain.
L'auteur qui a influencé mon écriture
Je pense qu'en Pologne, de nombreux écrivains donneraient la même réponse : Bruno Schulz, dont les histoires très belles, sensibles et significatives ont élevé la langue polonaise à un niveau complètement différent. Je l'aime mais je le déteste aussi parce qu'il n'y a aucun moyen de rivaliser avec lui. C'est le génie de la langue polonaise.
Le livre qui m'a fait rire
J'ai trouvé Le cornet acoustique de Leonora Carrington vraiment drôle. C'est un roman plein d'esprit et un peu fou avec un narrateur pas fiable de 92 ans et il a influencé mon roman Sur les ossements des morts. Je l'ai lu à l'époque communiste et cela me fait réaliser à quel point nous avons eu de la chance à cette époque d'avoir autant de littérature traduite en polonais.
Le livre que j'ai le plus honte de ne pas avoir lu
Les Anneaux de Saturne est l'un des deux livres de WG Sebald que j'ai encore sur ma liste. (The Guardian, août 2018)
Peut-on qualifier votre style de "réalisme fantastique" ?
J’ignore si cette formule convient, mais nous vivons à une époque où une redéfinition du "réalisme"dans la littérature et dans l’art en général s’impose. Comment reformuler le réalisme ? Dans Les Livres de Jakob, j’ai tenté une expérience avec ce que j’ai nommé un narrateur à la "quatrième personne" – Ienta [la grand-mère agonisante qui, tout au long du livre, suit les événements d’en haut, sur le mode d’une expérience de sortie du corps], un personnage qui ignore le temps, dont le point de vue est celui tantôt de la grenouille, tantôt de l’oiseau. Il s’agit d’un narrateur qui outrepasse la perspective de l’auteur comme celle des personnages et projette un regard cosmique sur l’action. (Le Monde, 2019, ainsi que questions suivantes)
Quelle "musique" différente la littérature est-européenne fait-elle entendre ?
Quand on examine la littérature centreuropéenne – ce terme me tient à cœur –, on est frappé d’y voir le monde représenté comme une réalité mouvante, aux frontières floues, instables. Du fait de notre histoire compliquée, tout peut changer, tout peut arriver. La limite entre le réel et l’imaginaire ne se dessine pas aussi nettement qu’il y paraît. Le grotesque, l’ironie ou la poésie nous paraissent plus appropriés pour peindre le monde que le roman réaliste. Czeslaw Milosz [1911-2004, poète, Prix Nobel de littérature 1980] a, à ce sujet, une phrase terrible en affirmant qu’un seul vers vaut des milliers de pages en prose. Un propos qui a le don de m’agacer prodigieusement !
Est-ce la menace lancinante de ce chaos que reflète votre écriture en fragments ?
"La narration linéaire et classique m’a toujours rendue méfiante. Pour moi, elle ne permet pas d’accéder au vrai. Je recours à l’écriture fragmentaire depuis Maison de jour, maison de nuit [Robert Laffont, 2001] qui, effectivement, se présente comme une mosaïque, un patchwork. Mais c’est seulement dans Les Pérégrins [Noir sur blanc, 2010] que j’ai approfondi ma réflexion sur ce mode d’écriture. Le roman moderne exige un récit qui corresponde à notre expérience d’un monde morcelé, zébré, où l’on zappe…
Comment, à partir de cette réalité éclatée, retrouver un sens unique ? A travers ce que je nomme "roman-constellation", à l’image d’un homme regardant le ciel étoilé depuis sa terrasse. Nous voyons un chaos d’étoiles disposées à l’aventure, tandis que notre intel­ligence s’efforce, elle, d’y percevoir des ensembles, des structures dotées de sens auxquelles on associe même une mythologie.
Quel rapport à la langue entretenez-vous ?
"J’ai renoncé délibérément à la travailler depuis que j’ai commencé à être écrivaine. Je préfère créer des images. La langue n’est pour moi qu’un outil pour y parvenir. Voilà pourquoi la mienne est transparente. Je me souviens de l’époque où je préparais la première version de Dieu, le temps, les hommes et les anges [Robert Laffont, 1998]. Mon obsession était d’atteindre à la plus extrême simplicité. A chaque fois que je trouvais une subordonnée, je l’éliminais afin que la langue devienne invisible pour le lecteur."
Discours du prix Nobel : le genre littéraire
"Un bon livre n'a pas besoin de défendre son affiliation générique. La division en genres est le résultat de la commercialisation de la littérature dans son ensemble et du fait qu'elle est traitée comme un produit à vendre avec toute la philosophie de l'image de marque et du ciblage."

"Je n'ai jamais été particulièrement enthousiasmée par une distinction nette entre fiction et non-fiction, à moins d'entendre une telle distinction comme étant de l'ordre de l'information imposée.
Dans l'océan d'innombrables définitions de la fiction, celle que je préfère est aussi la plus ancienne, et elle vient d'Aristote. La fiction est toujours une forme de vérité."
Discours du prix Nobel : la quatrième personne
Je rêve également d'un nouveau type de narrateur - une "quatrième personne" -, qui ne soit pas seulement une construction grammaticale bien sûr, mais qui parvienne à englober la perspective de chacun des personnages, tout en ayant la capacité d'aller au-delà de l'horizon de chacun d'entre eux, qui voie plus et ait une vision plus large, et qui soit capable d'ignorer le temps. Oh oui, je pense que l'existence de ce narrateur est possible.
Discours du prix Nobel : fragments, fiction et tendresse
"Peut-être devrions-nous faire confiance aux fragments, car ce sont des fragments qui créent des constellations capables de décrire davantage, et de manière plus complexe, multidimensionnelle. Nos histoires pourraient se référer les unes aux autres de manière infinie, et leurs personnages principaux pourraient entrer en relation les uns avec les autres."

"J'écris de la fiction, mais ce n'est jamais une pure invention. Quand j'écris, je dois tout ressentir en moi. Je dois laisser tous les êtres et objets vivants qui apparaissent dans le livre me traverser, tout ce qui est humain et au-delà de l'homme, tout ce qui est vivant et non doté de vie. Je dois regarder de près chaque chose et chaque personne, avec la plus grande solennité, et les personnifier en moi, les personnaliser.

C'est à cela que me sert la tendresse - car la tendresse est l'art de personnifier, de partager des sentiments, et donc de découvrir sans cesse des similitudes. Créer des histoires signifie constamment donner vie aux choses, donner une existence à tous les petits morceaux du monde représentés par les expériences humaines, les situations que les gens ont endurées et leurs souvenirs. La tendresse personnalise tout ce à quoi elle se rapporte, permettant de lui donner une voix, de lui donner l'espace et le temps de naître et de s'exprimer."

"La littérature est construite sur la tendresse envers tout être autre que nous-mêmes. C'est le mécanisme psychologique de base du roman. Grâce à cet outil miraculeux, le moyen de communication humain le plus sophistiqué, notre expérience peut voyager dans le temps, atteindre ceux qui ne sont pas encore nés, mais qui se tourneront un jour vers ce que nous avons écrit, les histoires que nous avons racontées sur nous-mêmes et notre monde."


LE PRIX NOBEL

Avant le Nobel, quelques autres prix ont précédé :
- 1996 : Passeport Polityka, prix remis par l'hebdomadaire Polityka.
- 1997 : prix de la Fondation Koscielski à Genève
- 2008 : Prix Nike (le Goncourt polonais) pour Les Pérégrins
- 2013 : Prix du Vilenica International Literary Festival (Slovénie)
- 2015 : Prix Nike (pour une deuxième fois) pour Les Livres de Jakób
- 2015 : Brückepreis (prix international décerné à une personne qui a contribué à mieux comprendre les peuples, décerné par la ville de Görlitz-Zgorzelec qui se trouve à la fois en Allemagne et en Pologne, et non loin de la République tchèque).
- 2018 : Prix international Man Booker pour Flights (Les Pérégrins)
- 2018 : Prix Transfuge du meilleur roman européen pour Les Livres de Jakób
- 2018 : Prix (suisse) Jan Michalski de littérature pour Les Livres de Jakób
- 2018 :
Prix de la Foire de Bologne Bologna Ragazzi Award pour Une âme égarée
- 2019 : Prix Laure-Bataillon pour Les Livres de Jakób : le prix récompense la meilleure œuvre de fiction traduite durant l'année et est attribué à l’écrivain étranger ET son traducteur en langue française, en l'occurence Maryla Laurent.
- 2018 : Prix Nobel de Littérature (décerné en 2019)

Le prix Nobel a été attribué à cinq Polonais : trois hommes puis deux femmes.
Seules quatorze femmes avaient reçu le prix Nobel de littérature depuis sa création en 1901. Olga Tokarczuk est la quinzième.
Voici les 5 prix Nobel de littérature polonais :

- 1905 : Henryk Sienkiewicz (1846-1916)
- 1924 : Wladyslaw Reymont ((1867-1925)
- 1980 : Czeslaw Milosz (1911-2004)
- 1996 : Wislawa Szymborska (1923-2012)
- 2019 : au titre de l'année 2018 (suite au scandale sexuel du prix Nobel) : Olga Tokarczuk

Avec son œuvre, l’Académie suédoise salue "une imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, symbolise le dépassement des frontières comme forme de vie".

Les réactions en Pologne
- Le 10 octobre 2019, elle reçoit le Prix Nobel de littérature 2018 : elle annonce la nouvelle sur les réseaux sociaux avec deux heures d'avance sur l'annonce officielle du Comité Nobel ce qui est normalement interdit et qu'elle ignorait ; elle a présenté ses excuses, ce qui est cocasse puisqu'elle a reçu son prix avec un an de retard, en raison des polémiques qui ont secoué l’institution suédoise.
- Comme elle est considérée comme "non patriote" par le gouvernement polonais actuel, la chaîne publique d'information en continu TVP Info a mis plusieurs minutes à annoncer son nom, la désignant d'abord d'un simple "une Polonaise".
- "J'ai tenté mais je n'ai jamais réussi à en terminer un", déclare le ministre de la culture conservateur Piotr Glinski interrogé à la suite de l'annonce du Prix Nobel.
Quelques jours plus tard (seulement), il félicite Olga Tokarczuk pour son succès qui est "une preuve que la littérature polonaise est bien appréciée à travers le monde". Sur son compte twitter, il s'est aussi "engagé à achever ses lectures jamais terminées des œuvres de la lauréate du prix Nobel" .
En se référant aux déclarations malheureuses du ministre, le président du Conseil européen Donald Tusk, bête noire des conservateurs polonais, a déclaré avoir "tout lu" d'elle : "Chère Olga, félicitations les plus sincères ! Quelle joie et fierté ! Je vais m'en vanter à Bruxelles en tant que Polonais et lecteur fidèle qui a tout lu, du début jusqu'à la fin", a twitté M. Tusk.
Interrogée sur cette situation anecdotique, Olga Tokarczuk a estimé qu'"il y a des lecteurs pour qui cela [ses écrits] peut bien s'avérer ennuyeux et ne pas convenir à leur tempérament".
- Le lendemain de l'annonce de son prix, Wroclaw, une grande ville de la région où vit l'écrivaine, rend les transports publics gratuits aux usagers ayant sur eux un livre d'Olga Tokarczuk. La remise des prix a été retransmise en direct sur un écran de la place principale. Des lectures de ses œuvres ont été organisées dans les villes de Pologne.
- On peut entendre son discours filmé (en polonais) et le texte ici en anglais, et son discours au diner en anglais.

Olga Tokarczuk est "engagée"
- Dès l'annonce du Nobel, elle s'est inquiétée d’un impact négatif du Nobel sur Góry Literatury, le petit festival littéraire qu’elle a créé dans les montagnes : et s’il perdait son âme ?
- Elle a annoncé qu'elle utiliserait le prix en argent fourni avec le prix Nobel pour établir une fondation dédiée au soutien et à la promotion de l'art et de la culture polonaises et mondiales, des activités environnementales, etc.
- Féministe, écologiste, végétarienne, elle s'implique dans la défense des droits des femmes, des animaux, des minorités sexuelles et ethniques.
- Elle exprime ses positions critiques sur la Pologne actuelle, mais aussi sur la construction du mur entre les États-Unis et le Mexique.
- Après une interview à la télévision publique en 2015, où elle dénonce le mythe d'une Pologne tolérante et ouverte, elle reçoit des menaces de mort pour avoir "diffamé le bon nom de la Pologne et des Polonais". Pendant une semaine, l'éditeur lui envoie des gardes du corps.

- Cependant, elle ne se dit pas engagée politiquement : "Je veux séparer mon engagement politique, qui est du domaine de l’intime, comme la taille de mes sous-vêtements, de l’engagement public que je porte comme écrivaine. Je ne sais pas me servir du langage militant, de la langue simple utilisée en politique. Je me sers d’une langue propre à la littérature, qui est beaucoup plus forte, plus profonde, plus diversifiée. Je partage mes opinions avec joie dans mes livres, mes lecteurs n’ont pas de doute sur ce que je pense, ni de quel côté de la barricade je me trouve." (Portrait dans Libération en 2019)
- Mais elle ne mâche pas ses mots : "Pour quelqu’un qui, comme moi, est né dans les années 1960, assister au retour des idées nationalistes constitue un vrai choc. Tout cela semblait ne plus exister. De même pour l’antisémitisme. Je croyais le chapitre définitivement clos. Je ne soupçonnais même pas qu’il subsistait, à titre virtuel, dans la tête des gens et qu’on l’utiliserait à des fins politiques. Je constate le cynisme du gouvernement, qui n’hésite pas à puiser dans cette réserve redoutable d’énergie, uniquement dans le but de conserver le pouvoir. Le pire, ce sont les jeunes générations. Car cet état d’esprit a gagné les programmes scolaires. Les enseignants s’en inquiètent. Ils estiment que la génération qui a grandi ces dernières années est d’ores et déjà contaminée." (Le Monde en 2019)

  •DES REPÈRES BIOGRAPHIQUES : parcours, potins

- "Je ne possède pas en propre de biographie bien claire, que je pourrais raconter de façon intéressante. Je suis composée de ces personnages que j'ai sortis de ma tête, que j'ai inventés. Je suis composée d'eux tous, j'ai une biographie à plusieurs trames, énorme" (Livre Hebdo, 2019)

Sa famille, son enfance

Elle est née en 1962 en Basse-Silésie, dans le sud-ouest de la Pologne, une région de frontières (limitrophe de la Pologne, de la République tchèque et de l'Allemagne) ; sa ville natale, Sulechów, appartenait jadis à la Prusse, avant d'être intégrée en 1945 à la République populaire de Pologne (la population d'origine allemande fut alors expulsée et remplacée par des Polonais).

Son père, né en 1935 en Galicie orientale (maintenant l'Ukraine), a fait partie de la génération des "déplacés" avec ses grands-parents, en 1945 : comme des milliers de migrants expulsés des régions orientales du pays, cédées à l'URSS après la Seconde Guerre mondiale, ils furent transplantés sur ces terres de Basse-Silésie vidées, donc, de leur population allemande : "Mes grands-parents appartiennent à la génération qui a accumulé les nationalités. Nés sujets autrichiens, ils ont grandi dans le jeune État polonais qui venait d’être recréé. Adultes, ils sont devenus citoyens soviétiques, puis ils ont fait partie de la population du Troisième Reich. Couple ukraino-polonais, ils ont dû choisir eux-mêmes leur nationalité à la fin de la guerre. Pour finir, Polonais originaires des territoires situés à l’est du Bug [territoires annexés par l’URSS après 1945], ils sont 'rentrés dans leur patrie' et ont atterri en Basse-Silésie. Mon grand-père est mort un an après son arrivée. Ma grand-mère n’a jamais appris le polonais." ("Le doigt de Staline", Études, n° 7-8, 2002)

Cette histoire migratoire familiale, qui fut celle de toute une génération de Polonais, forge une relation singulière à l'espace qu'Olga Tokarczuk résume par ces mots : "nous ne faisons que passer ; d’autres hommes habitaient ici avant nous, et après nous il y en aura d’autres. Et aussi une relation particulière au temps : 'Le passé est aussi nébuleux que l’avenir. Notre maison est le hic et nunc.' De ce point de vue, le concept de la propriété du sol est l’idée la plus absurde que les hommes aient pu inventer."
Même le cimetière est concerné par ce passé : "Je me rappelle, lorsque ma mère, dans la seconde moitié des années soixante, perdit un enfant, qu’il parut incongru et presque humiliant de l’enterrer dans un cimetière allemand, où seules quelques rares tombes portaient des inscriptions en polonais. Cela revenait à 'l’abandonner chez des étrangers'. Est-ce à dire que mes parents, eux aussi, se tenaient toujours sur le départ, et que cette terre, vingt ans après la fin de la guerre, leur était toujours étrangère et inhospitalière ?" ("Le doigt de Staline", Études, n° 7-8, 2002)

Ses parents sont enseignants, sa mère est professeur de polonais, son père bibliothécaire dans l'établissement où ils travaillent : une école populaire, Université du peuple (la Klenica Uniwersytet Ludowy), installée au fin fond de la campagne, dans un "vieux château, coupé du monde", l'ancien palais de chasse du prince Radziwill :
"Nous vivions dans un palais, à Klenica, à Zielonogórskie, où je suis née et ai séjourné pendant les dix premières années de ma vie. (...) Il y avait un grand parc ici, et tout cet ancien palais allemand plein de cheminées, d'immenses miroirs, de passages mystérieux et de greniers..(S. Beres, Joy of Narration, entretien avec Olga Tokarczuk, Dykcja : Literary-Art Magazine, n° 9-10, 1998).

Une dizaine d'enseignants et une centaine d'enfants vivent ensemble, ces derniers appelant les adultes "oncle" ou "tante". Elle passe donc son enfance dans ce phalanstère étonnant, une école inspirée des principes du pédagogue danois Nikolai Grundtvig (1783-1872) et financée par l'État (communiste) polonais : "C'était une sorte de bulle dans la Pologne communiste, une expérience autorisée avec une pédagogie scandinave, basée sur l'éthique protestante, le tout destiné aux enfants de paysans alentour. J'ai eu une enfance très spéciale !" (La vie, 2019)
Ses parents sont athés et elle n'a pas eu d'éducation religieuse. À 6 ans, ils l'emmènent visiter Auschwitz, visite qui la marque et la sensibilise à l'antisémitisme qu'elle considère en Pologne comme une sorte de réaction contre sa propre identité : "Je pense que la Pologne est toujours profondément malade de la Shoah. Cette maladie ressemble à une sorte de réaction auto-immune, puisque la culture polonaise, et plus généralement la Pologne en tant que communauté, sont très fortement imprégnées par la culture, la religion et la mentalité juives. C'est peut-être un cas unique au monde". (France Culture, 2019)
Quand le pouvoir communiste décide de fermer les Universités du peuple. Olga est âgée de 10 ans : elle en parle comme de "l'expulsion du paradis". (Le Monde, 2010).
La famille retrouve une vie "normale" : les parents continuent d'enseigner, mais dans des établissements ordinaires.

C'est à Pouchkine et à La Fille du capitaine qu'elle doit son prénom Olga et sa sœur cadette celui de Tatiana.
Sa nounou sera allemande et elle apprendra le russe à l'école. Trois langues donc, qu'elle connaîtra dès sa jeunesse.

Sa formation
Dans la bibliothèque tenue par son père, elle a pu lire ce qu'elle voulait et y a développé son appétit littéraire.

Piotr Skowronek, un condisciple d'Olga en 1980, raconte près de 30 ans plus tard : "Olga avait une vaste bibliothèque à la maison. C'est elle qui m'a prêté 100 ans de solitude de Marquez et j'ai appris d'elle qui était Sigmund Freud".

1980-1985 : Elle commence ses études en psychologie à l'université de Varsovie alors que débutent les grèves de Solidarnosc. Elle a 18 ans. L'année suivante, le pays est soumis à la loi martiale.

Elle s'intéresse beaucoup à Carl Gustav Jung (1875-1961) dont elle dira : "Il me semblait que Jung combinait deux choses qui comptaient pour moi : la confiance en l'expérience et l'intellect et, d'autre part, ces intuitions internes puissantes sans lesquelles la vie serait difficile à avaler, comme un morceau de pain sec".

Pendant sa formation, elle s'occupe bénévolement de patients en psychiatrie, et c'est une révélation : "La plus grande découverte que j'aie faite, qui a ensuite influencé mon écriture, c'est qu'une même réalité peut être perçue de différentes façons par différentes personnes. Entre l'homme et la réalité, il y a un processus très intéressant d'interprétation. C'est là que commence la littérature." (Libération, 2019)
En 1986-1989, elle travaille à la clinique de santé mentale de Walbrzych. Puis jusqu'en 1996, comme psychothérapeute au Centre méthodologique de Walbrzych, où elle forme des enseignants selon son propre programme.

Fatiguée, proche du burn out ("Je travaillais avec l'un de mes patients et j'ai réalisé que j'étais beaucoup plus perturbé que lui."), elle prend une année sabatique, écrivant un livre qui aura du succès. Elle se consacrera ensuite à l'écrirure.

L'écrivaine
En 1979, au lycée, elle fait ses débuts avec deux nouvelles en prose "Christmas Killing a Fish" et "My Friends"
, publiées dans le magazine pour jeunes Na Przelaj sous le pseudonyme de Natasza Borodin.
Puis elle a écrit des poèmes, certains publiés dans des revues, ensuite de la prose dont elle publie des extraits. Pour publier dans un régime communiste, il faut être accepté dans une institution incontournable : en 1994, elle devient membre de l'Association des écrivains polonais, bénéficie de bourses littéraires aux États-Unis (1996) et à Berlin (2001-2002), fonde avec son mari Roman Fingas, une maison d'édition qui fonctionne quelques années (1998-2004). À partir de 1999
, elle appartient au club polonais du PEN. En 2000, elle fait ses débuts en tant que dramaturge avec Trésor. Elle est à l'origine du Festival international de nouvelles organisé depuis 2004 à Wroclaw. Elle a dirigé des ateliers à l'École littéraire et artistique de l'Université Jagellonne et, depuis 2008, des cours d'écriture créative à l'Université d'Opole. Depuis 2015, elle organise à Nowa Ruda le "Festival littéraire de la Montagne".

Son look
D'où viennent ces boucles d'oreille ?...

Après ses études, elle a travaillé, entre autres en tant que femme de chambre dans un hôtel de Londres. En 2018, recevant le Booker Prize à Londres pour Les Pérégrins, elle a souligné que les boucles d'oreilles qu'elle portait provenaient de son travail de femme de chambre... (RMF24, 2019)

Ses dreadlocks font jaser... :

Même si les dreadlocks rappellent d'emblée les rastas de Jamaïque, signalons qu'ils ont été portés dans de nombreuses cultures au cours des siècles, des anciens Égyptiens aux combattants spartiates de la Grèce antique en passant par les prêtres aztèques. Olga Tokarczuk dit que sa coiffure est en fait une plica polonica, ou "enchevêtrement polonais", qui remonte au 17e siècle. "Dans un certain sens, nous pouvons être fiers d'avoir introduit cette coiffure en Europe", a-t-elle déclaré au Guardian. "Plica polonica devrait être ajoutée à la liste de nos inventions, aux côtés du pétrole brut, du pierogi et de la vodka"...

Ses lieux actuels
Elle habite à Wroclaw mais a gardé une maison dans la région des Sudètes, au sud de Wroclaw. Elle aime cette montagne frontalière, mais a renoncé à y vivre à l'année en raison de la hauteur de la neige en hiver.

Ses mecs
Elle s'est mariée deux fois.
Elle épouse d'abord un collègue psychologue et donne naissance à un fils
qui fera des études de psychosociologie dans une université norvégienne.
Pour tout savoir sur le moment où elle apprend qu'elle a le prix Nobel, sur son couple avec son mari qui est son agent et secrétaire, lire les potins ici (très romanesques bien sûr...)

 

 

Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
                                   
à la folie
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